CONFLITS ET BATAILLES DE L'HUMANITE
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  Charles Martel



EUROPE OCCIDENTALE


Haut Moyen Age

Les Premiers Carolingiens



Charles l'Austrasien
La bataille de Toulouse 721
La bataille de Poitiers 732
Après Charles Martel 741
Le gouvernement personnel de Pépin
Les sacres de Pépin le Bref
La conquête de l'Aquitaine (760 -768)
Le partage de 768
Le gouvernement personnel de Charles 1er
L'armée des Carolingiens


Charles l'Austrasien:

En 720, Le Dux Francorum Charles, fils de Pépin de Herstal, est le maître de toute la Gaule du Nord, sauf l'Armorique, et de beaucoup de territoires au delà du Rhin qui se révoltent souvent.
Il a déjà vaincu le roi d'Aquitaine, Eudes, et il compte unifier la Gaule, mais un nouveau partenaire s'est invité, le Califat de Cordoue. Il signe un traité de paix avec Eudes d'Aquitaine.

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Charles de Herstal qui sait tout cela, se dit : "Eudes ne va pas rester longtemps, maître du sud de la Gaule." Al-Malik ibn Samh, émir d'Andalousie, renforcé par des troupes venues du Yémen et de Syrie, ne tarde pas, depuis Narbonne, à soumettre rapidement la région : Alet, Béziers, Agde, Lodève, Maguelonne (Montpellier) et Nîmes.

Royaume franc début VIIIème siècle
Royaume franc début VIIIème siècle


La bataille de Toulouse 721

En 721, l'émir se sent prêt à recommencer l'opération de Narbonne, mais en plus grand, à l'ouest et c'est Toulouse qui est visée ! Une armée immense (des chiffres de 350 000 combattants, du côté arabo-berbère, sont cités) comprenant des frondeurs basques, des cavaliers berbères, de nombreux mercenaires, des engins de siège, prend le chemin de Toulouse au début du printemps. Eudes part aussitôt chercher du renfort, vers le Nord. Charles de Herstal est en campagne contre les Saxons, alors c'est en Neustrie et en Bourgogne qu'Eudes trouve des renforts.

La cité de Toulouse, très bien défendue par de puissantes murailles, constamment renforcées, résiste toujours quand Eudes est de retour, le 9 juin, avec des forces comparables en nombre à celles de son adversaire, mais la faim pousse les défenseurs à la reddition, il est temps !

Du côté des assiégeants, le départ d'Eudes est interprété comme une fuite et on n'attend pas d'armée de secours, pire, on envoie pas d'éclaireurs et le camp est faiblement défendu ! Presque toutes les forces sont occupées du côté des murailles.

Alors la surprise est totale et les assiégeants sont encerclés et subissent des lourdes pertes. Les assiégés voyant la situation devenir plus favorable sortent combattre eux aussi. Mais l'émir est grièvement blessé et son second, Abd al-Rahman réussit au prix de nouvelles pertes à extraire les rescapés et à les évacuer sur Narbonne. L'émir meurt bientôt de ses blessures.

Les pertes sont difficiles à évaluer mais les sources arabes considèrent que cette bataille est une catastrophe et une perte plus importante que la bataille de Poitiers en 732. C'est en tout cas un répit pour Charles de Herstal.

En Gaule du nord, le roi des Francs d'Austrasie Clotaire IV, vient de mourir en 719, Chilpéric II devient roi de tous les Francs, avec bien sûr l'approbation de Charles mais il meurt en 721.

Charles de Herstal choisit Thierry IV, le fils de Dagobert III pour successeur selon Pierre Riché. Une fois l'ordre rétabli en Neustrie et en Austrasie, Charles de Herstal se tourne vers ses traditionnels ennemis qui bordent les frontières de l'Austrasie, Il connait le moral de ses corps d'élite, les fameux scauti qui réclament de combattre et il commence ses campagnes chez les Saxons.

En dix ans, il va réduire les poussées d'indépendance de la Saxe (722), de la Frise (725) de la Bavière (728) et de la Souabe (730). Il est au courant des avancées arabo-berbères dans le sud, de la prise de Narbonne en 719 et de celle de Carcassonne et de Nîmes en 725. Cela ne le préoccuppe pas, peut-être même cela l'arrange !

Car en 724, Ambizah ibn Somhaim el Kebir, le nouvel émir de Cordoue, investit la Sardaigne, la Corse et les Baléares et en 725, occupe Carcassonne puis Nîmes et par la vallée du Rhône, parvient jusqu'à Autun. La cité et ses environs sont dévastés ainsi que Beaune. Sens se rend sans combattre, dit-on. Mais au retour, dans la vallée du Rhône, l'émir est tué d'une flèche. Charles l'Austrasien, n'est pas loin, en Bavière. En 730, Avignon tombe aux mains des Arabo-Berbères, alors que Charles de Herstal termine ses campagnes en soumettant l'Alamanie et la Souabe.

Entre 725 et 730, Cordoue voit passer pas moins de six émirs. Le huitième est Abd er Rahman ibn Abdallah el Ghafi, un Bédouin qui hérite d'un état miné par des luttes de clans et le "relâchement des moeurs". En effet, les Berbères qui forment le gros des troupes supportent de plus en plus mal, l'injustice qui leur est faite. Ils ne bénéficient que des terres de faible valeur et certains doivent payer la dîme de protection que paient les chrétiens et les juifs.


L'offensive d'Abd-er-Rahman

Abd er Rahman a cinquante six ans quand il devient émir, il répare les injustices, mais il lui arrive une mauvaise nouvelle. Une mutinerie vient d'éclater à Narbonne, dirigée contre le pouvoir de Cordoue par le gouverneur berbère Othman Abou Nissa (appelé Munuza par les Francs), qui est venu avec Tarik ibn Ziad lors de la conquête de l'Espagne et veut créer une principauté indépendante.

Eudes d'Aquitaine, pris entre Charles l'Austrasien et l'émir de Cordoue, réussit à trouver un allié chez ses ennemis du sud. En effet Munuza, gouverneur berbère de la nouvelle province, est isolé comme lui et les deux hommes arrivent à un accord, concrétisé par le mariage de Munuza et de Lampégie, la fille d'Eudes d'Aquitaine. Pour Charles l'Austrasien, c'est une félonie et c'est l'alliance politique qui l'inquiête, il rompt son traité de paix avec l'Aquitain. Il attaque deux fois le Berry et prend la cité de Bourges. Eudes essaie de le repousser mais il est vaincu. Puis Charles de Herstal retourne vers le nord.

Du côté musulman, la situation de Munuza n'est pas meilleure, Abd er Rahman décide d'étouffer la rébellion et rassemble une armée à Pampelune. L'infanterie est composée de frondeurs et d'archers, recrutés dans la population mozarabe* ou juive et la cavalerie est en grande partie berbère. La campagne est brève, Munuza est vaincu et tué. Abd er Rahman reprend possession de la Septimanie. La fille d'Eudes est capturée et envoyée à Damas pour le harem du calife. C'est alors que devant la facile victoire, Abd er Rahman décide d'utiliser l'armée dont il dispose en Septimanie pour mener une expédition de pillage en Gaule.
* mozarabe : ici personne vivant dans la péninsule ibérique et née avant la conquête arabo-berbère.

En 731, Une flotte débarque en Camargue une armée qui prend le chemin de la vallée du Rhône et attaque la Bourgogne, Sens est emportée et pillée. Une colonne franchit les Pyrénées par le col de Roncevaux et attaque l'allié de Munuza en Vasconie. Cette invasion oblige Eudes à quitter précipitamment le Berry et les Austrasiens pour marcher vers le sud-ouest. Les Aquitains tentent de s'opposer à l'avance d'Abd er Rahman mais ils sont vaincus et doivent reculer, abandonnant Bayonne, Auch et Dax. Bientôt Abd er Rahman est sous les murs de Bordeaux et Eudes est encore battu et la ville est emportée d'assaut.

Eudes rassemble les débris de son armée sur la rive droite de la Garonne, mais Abd er Rahman poursuit sa marche, franchit le fleuve, prend Agen et disperse l'armée aquitaine dans un lieu inconnu. Eudes réussit à s'enfuir, fonce vers Charles l'Austrasien et accepte ses conditions. Abd er Rahman, grisé par son succès, franchit la Dordogne et se dirige vers le nord. Son but est vraisemblablement Tours et les trésors accumulés dans ses sanctuaires. Sur sa route, il prend Périgueux, Saintes et Angoulême.

Pour le Dux Francorum qui veut étendre son autorité à tout le Regnum, cette soumission forcée d'Eudes d'Aquitaine est une aubaine politique. Par ailleurs, il doit garantir la frontière sud de la Neustrie qui risque de devenir la prochaine cible des Arabo-Berbères. Il décide donc de marcher contre Abd er Rahman. Mais les guerres qu'il a menées en Germanie l'empêche de puiser dans la masse des Austrasiens. D'autre part il doit compter avec la logistique et ne pas appeler des guerriers trop éloignés de la Loire. Ce qui fait que l'armée de Charles de Herstal compte un peu d'Austrasiens, un peu d'Aquitains et beaucoup de Neustriens.

La bataille de Poitiers 732

Quand l'armée franque est prête à entrer en campagne, leurs ennemis sont dans le Poitou. L'abbaye de Saint Hilaire, sise hors les murs de Poitiers est pillée et détruite. Comme c'est un grand raid et non une véritable invasion, Poitiers est épargné. Abd er Rahman se dirige vers le nord et Saint Martin de Tours quand il apprend qu'une armée franque vient vers lui. Il décide de se porter au devant !

Charles de Herstal a choisi la défensive, il aligne des fantassins lourds et pour ne pas être débordé, il installe son armée en lisière de forêt. Et pendant une semaine, des escarmouches ponctuent les journées sans qu'une vraie bataille commence. Enfin, le 25 Octobre 732, les Arabo-Berbères passent à l'attaque. Comme ils en ont l'habitude et avec un certain désordre, ils se précipitent sur la ligne franque et face à eux, les hommes de Charles de Herstal restent comme des blocs de glace, ce qui surprend beaucoup les assaillants. Ils sont bardés de fer, portent pour certains des cottes de maille primitives, des casques, des boucliers en métal et au dernier moment frappent d'un coup d'épée ou de lance.

Soudain, Eudes dirige ses Aquitains vers le camp adverse avant qu'un deuxième assaut des cavaliers arabo-berbères ne commence, se fraie un chemin et élimine des non combattants. Pensant leurs familles et leur butin menacés, les cavaliers se précipitent et se heurtent encore "au mur de fer" et les pertes s'accumulent chez les cavaliers trop hardis. La ligne austrasienne avance, disciplinée et le combat devient sanglant. Soudain, Abd er Rahman est blessé mortellement. Les cavaliers se replient et la nuit tombe.

Le lendemain matin, les Francs ne voient pas de mouvements en face. Charles de Herstal donne l'ordre d'attaquer. Les Francs approchent précautionneusement, craignant une embuscade et ils découvrent l'essentiel du butin, ramassé depuis l'entrée de cette armée arabo-berbère dans les terres d'Eudes d'Aquitaine.

Après cette bataille, Charles de Herstal décide de chasser les Arabo-Berbères et d'occuper l'Aquitaine. Mais d'abord, il part conquérir Lyon et d'autres cités sur le Rhône. Il profite de l'énorme prestige que lui donne cette victoire de Poitiers et et réquisitionne les biens des évêques d'Orléans et d'Auxerre pour les donner en fief à ses vassaux laïcs. Un raid de pirates sarrasins contre les îles de Lérins fait de nombreuses victimes, l'abbé Porcarius et 500 moines. Regine Castra-Reganesbourg

On appelle désormais le Dux Francorum, Charles Martel en raison de la manière dont il a frappé les ennemis de sa hache comme un forgeron frappe l'enclume avec son marteau. Mais une autre explication peut être donnée, par exemple avec cette citation de Michel Moore :

"Son surnom de Martel évoque la profonde impression laissée par ce guerrier politique qui façonna comme avec un marteau le monde de son temps, ouvrant les voies à l'Empire carolingien.""

En 733, Charles Martel est en Bourgogne et réquisitionne aussi les biens ecclésiastiques pour les distribuer à ses leudes. Peut-on parler de spoliation ?

Les terres ont été octroyées au clergé en rémunération de services "publics" comme l'enseignement. L'Etat reprend ces biens pour rémunérer les vassaux de telle sorte qu'ils puissent être prêts à partir à la guerre avec les meilleures armes. Et durant cette période les vassaux seront souvent mobilisés ! Ces vassaux ne sont pas propriétaires de ces biens anciennemment ecclésiastiques, ils n'en ont que l'usufruit et pour leur vie durant. Mais cela ne se passe pas sans opposition telle celle d'Eucherius, l'évêque d’Orléans qui est déposé et exilé en 733 par Charles Martel pour cette raison.

Eudes, âgé de plus de soixante six ans, abdique en faveur de ses fils Hunald et Hatton. Hunald n'accepte pas la soumission de l'Aquitaine en 735.

Le successeur de Radbod, Poppon, duc de Frisons, ravage la zone frontière en territoire franc. Charles Martel vient avec une armée et une flotte en 734 et remporte la bataille de la Boarn* où Poppon est tué. Les Frisons demandent la paix et livrent des otages. Tout le territoire frison, à l'est de la Lauwers est rattaché au regnum Francorum, et le royaume de Frise, Magna Frisia disparaît.
* bataille de la Boarn : aujourd'hui dans la Frise néerlandaise.

Les troupes arabo-berbères ne sont pas inactives ! En 735, sous la conduite du gouverneur arabe de Narbonne, Yussouf Ibn Abd-er-Rhaman al-Fihri, elles investissent les cités d'Arles et d'Avignon, avec la complicité du duc de Provence Mauronte selon Philippe Sénac. Au printemps 736, Charles Martel envahit l'Aquitaine tout en rencontrant une forte résistance, il descend jusqu'à la Garonne et prend la cité de Bordeaux et la forteresse de Blaye. Hunald, accepte de lui prêter serment en échange de sa reconnaissance comme duc d’Aquitaine. Puis le duc d'Austrasie et son demi-frère Childebrand, battent les arabo-berbères, le 6 août 736, à Senhac près de Beaucaire.

La Provence s'est révoltée contre les Francs, aidée par les arabo-berbères de Septimanie, Charles Martel soumet la vallée du Rhône jusqu'aux abords de Marseille qu'il pille et jusqu'à Arles et Avignon, où la cité fortifiée est prise d'assaut et sévèrement punie pour s'être livrée aux arabo-berbères. Mauronte est refoulé dans Marseille. En 737 puis en 739, selon la chronique de Frédégaire, Mauronte se révolte encore et Liutprand, le roi des Lombards et Charles Martel contractent une alliance vers 739, le premier qui craint de voir les Arabo-Berbères passer de Provence en Italie et Charles pour avoir les mains libre pour reconquérir la Provence. Childebrand aidé par les Lombards, remporte contre le duc de Provence une victoire décisive qui l'oblige à se réfugier dans les Alpes. Charles Martel vient avec une armé et assiége Narbonne, ne peut la prendre mais il bat une armée de secours, près de l'étang de Berre. Pour enlever des points d'appuis aux arabo-berbères, il saccage Agde, Béziers, Maguelonne et Nîmes. Le roi des Francs, Thierry IV meurt en 737, Charles Martel ne le remplace pas ! La Provence est pacifiée. Charles Martel confisque les biens des seigneurs rebelles et les distribue à ses fidèles. Les Francs réoccupent les rives de la Méditerranée.

Charles Martel agit comme un roi, délivre des diplômes au nom du feu roi, nomme et exile les évêques, installe comtes et vassaux dans les villes qu'il vient de soumettre. Le pape Grégoire III, en 739 lui écrit pour demander son aide, en utilisant le titre de subregulus, "vice-roi" du monde franc. Pourquoi le pape adresse t il une demande d'aide au plus important des Francs ?

Les relations entre Rome et Byzance sont exécrables depuis que l'empereur Léon III applique une politique iconoclaste* et les Lombards menés par un roi énergique veulent unifier toute l'Italie et sont à présent proches de Rome. Et après la victoire de Poitiers, Charles Martel apparaît à Rome, le prince le plus capable d'aider le pape. Pour appuyer sa demande, Grégoire III envoie à Charles Martel, un reliquaire contenant de la limaille des chaînes de saint Pierre, incorporée dans une clé.
*iconoclaste : qui rejette la vénération vouée aux images du divin et en particulier des icônes et détruit ces images pour des motifs religieux ou politiques.

Ces lettres et ces présents n'ont aucun effet ! Charles est en bonnes relations avec les Lombards. Il a envoyé en 734, son fils Pépin à Pavie et le jeune prince a été adopté par le roi Liutprand. Ensuite, Charles a besoin de l'aide des Lombards pour repousser les Arabo-Berbères. Il reçoit l'ambassade ponticale avec honneur et envoie à Rome, Grimo, Abbé de Corbie, Sigobertus un reclus de saint Denis et Godobaldus Abbé de saint Denis, avec des cadeaux et des bonnes paroles pour toute réponse.

En 738, une nouvelle campagne a lieu contre les Saxons, une nouvelle fois révoltés.

En 740, la révolte kharidjite* des Berbères en Afrique du Nord provoque chez les gouverneurs Omeyyades, le retrait de nombreuses garnisons au nord des Pyrénées. Cette révolte n'est pas vaincue avant 742.
* Le kharidjisme est une pratique puritaine de l'Islam qui affirme que tous les hommes sont égaux, et les privilèges de l'aristocratie quraychite, sont condamnés.

En 741, le 22 Octobre, au palais de Quierzy, dans l'Aisne, en Picardie, Charles Martel meurt à environ 55 ans. Une crise éclate dans le royaume franc, les princes germains et aquitains se révoltent et en Neustrie, l'Eglise réclame les biens dont elle est dépouillée par Charles Martel.

Après Charles Martel

Mais c'est dans la famille carolingienne que cela va mal. Le demi-frère de Carloman et Pépin, Griffon, le fils de Swanahilde, poussé par sa mère, réclame sa part de l'héritage, il y a droit selon la loi Salique comme Thierry le fils aîné de Clovis et le testament de Charles Martel. Mais les deux maires du Palais refusent, se partagent le royaume : à Carloman, l'aîné, l'Austrasie, l'Alémanie et la Thuringe, à Pépin III le Bref, la Neustrie, la Bourgogne, la Provence et le ducatus mosellanis (Metz et Trèves). Il ne reste à leur jeune demi-frère que quelques territoires dispersés dans le royaume. Le jeune Griffon se réfugie dans la cité fortifiée de Loon (aujourd'hui Laon) et déclare la guerre à ses deux demi-frères. Carloman et Pépin rassemblent une armée, assiègent la ville, obtiennent la reddition de Griffon et l'enferment dans le château de Chèvremont près de Liège. Swanahilde est reléguée au monastère de Chelles.

Mais ce n'est pas tout, la soeur de ces maires du Palais, Hiltrude, quitte sans prévenir le regnum Francorum, en vue d' épouser Odilon, le duc de Bavière. Ainsi entré dans la famille carolingienne, il compte jouer un rôle politique, soutenu par le pape et allié avec le jeune Duc d'Aquitaine, Hunald qui connaissant la mort de Charles Martel, se révolte contre ses fils. Pour finir, en Alémanie, Theutbald veut restaurer le duché.

La restauration de l'ordre franc commence par l'Aquitaine. Les deux maires du Palais attaquent, au printemps 742, le duc Hunald qui a jeté en prison l'envoyé de Charles Martel, l'abbé de Saint Germain des Prés et écrasent ses troupes à Bourges, rasent la forteresse de Loches et ravagent le pays mais Hunald ne se soumet pas. Carloman et Pépin se tournent vers les Alamans en révolte et les soumettent. Pour calmer le mécontentement en Francie, Pépin donne un roi aux Francs après six ans d'interrègne. Childéric III est couronné en février 743, on ne connait pas avec certitude sa filiation. Carloman convoque un concile en Austrasie, à Leptines dans le Hainaut, il n'y en avait pas eu depuis longtemps et la direction de ce concile est confiée au futur Saint Boniface qui avait évangélidé la Germanie avec le soutien de Charles Martel. Le problème de la confiscation des biens de l'Eglise est réglé : les biens confiés à un vassal resteront au bénéficiaire s'il reconnaît les titres de propriété de l'Eglise par le paiement d'un cens.
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En début d'année 743, Carloman et Pépin réunissent leurs armées et marchent contre Hunald qui ne leur offre pas le combat, mais les épuise par des sièges et des escarmouches. C'est à ce moment que la Germanie se rappelle au bon souvenir des deux maires du Palais. Il y a connivence entre Hunald et les Germains. Les deux frères doivent laisser l'Aquitaine et rallier les bords du Lech où Odilon commande les Bavarois révoltés et alliés aux Saxons et aux Allamans dans l'insurrection contre les Francs. Les Bavarois sont vaincus et pendant deux mois leur pays est à la merci des guerriers francs. Puis les deux frères se séparent, Carloman poursuivant la mise au pas des Germains, ici les Saxons tandis que Pépin III retourne combattre en Aquitaine. Le duc Hunald a profité de l'absence des deux maires du Palais pour avancer jusqu'à Chartres et brûler cette ville. Mais séparés les deux frères n'obtiennent pas de résultats décisifs et bientôt Pépin doit venir chasser les Alamans qui envahissent l'Alsace. Carloman poursuit son avance dans la Saxe et impose le baptême aux vaincus. En 744, le duc d’Alémanie Théodebald est vaincu par Pépin III qui le dépose. Ce n'est qu'en 745, que les deux maires du Palais peuvent se tourner vers l'Aquitaine et là Hunald demande la paix, livre des otages et prête aux deux frères le serment de vassalité qu'il avait si fièrement refusé. Il abdique en faveur de son fils Waifre et se retire au monastère de l'île de Ré.

En 746, les combats se poursuivent en Germanie, et Carloman convoque à Cannstatt (actuellement un quartier de Stuttgart en Allemagne), les nobles alamans qui ont demandé la paix. Il fait éliminer la majorité des chefs sous le prétexte qu'ils ont participé à la coalition des ducs Theudebald et Odilon de Bavière. L'Allémanie est soumise mais Carloman s'en va à Rome voir le pape Zacharie, lui demande de devenir clerc et donc de renoncer au pouvoir politique. Il fonde un monastère en Italie et se retire à l'abbaye du Mont-Cassin.

Pourquoi Carloman laisse Pépin seul aux commandes ?

On a expliqué au moyen âge et après que Carloman est très pieux et qu'il est entré dans les ordres pour expier son crime. Mais depuis des historiens comme Jörg Jarnut et Gunther Wolf estiment que Carloman, après ce massacre est abandonné par ses fidèles vassaux et que isolé, il n'avait d'autre choix que de se retirer dans un monastère. Il est remplacé par son fils Drogon dans les postes de maire du Palais d'Austrasie et de duc d'Austrasie sous la régence de Pépin le Bref


Le gouvernement personnel de Pépin le Bref

Après l'abdication de Carloman, il y a de l'agitation dans la famille carolingienne. Drogon qui veut revendiquer l'héritage austrasien est rapidement neutralisé. Mais Griffon, que Pépin a imprudemment libéré, se réfugie chez les Saxons, puis chez les Bavarois qui après la mort d'Odilon en 748, veulent affirmer leur indépendance. Pépin réagit, bat les Saxons et leur impose un tribut de 300 chevaux. Ensuite, il vient en Bavière et se fait livrer Griffon et impose la reconnaissance du petit Tassilon III sous la régence de sa mère Hiltrude et sous le contrôle de quelques comtes francs.

A nouveau imprudent, Pépin confie en 749 à Griffon, un grand duché du Maine, représentant douze comtés, conçu comme une marche contre la Bretagne. Griffon se sert de cette base pour revendiquer à nouveau sa part d'héritage et semer une agitation qui le mène à se rapprocher de Waifre l'Aquitain. C'est que dans le nord de la Francie, se prépare un coup d'Etat. Pépin se sent fort et n'a pas de guerre en cours. La propagande carolingienne se met en marche, Childebrand puis son fils Niibelung sont chargés de la chronique officieuse, ils rappellent les qualités des ascendants de Pépin. Mais il faut vaincre la résistance des légitimistes, nombreux dans l'aristocratie neustrienne et les réticences du pape Zacharie qui vient d'exprimer sa bienveillance envers Griffon et considère Pépin comme un princeps et rien de plus.



Les sacres de Pépin le Bref

Pépin III envoie Fulrad et Burchard, l'évêque de Wurzburg auprès du pape, lui demander :
"Au sujet des rois qui en Francie n'exerçaient pas le pouvoir, s'il était bien ou non qu'il en fut ainsi ?"
Le pape répond clairement qu" Il valait mieux appeler roi celui qui avait le pouvoir plutôt que celui qui n'avait pas le pouvoir." Il suit ainsi la thèse augustinienne* de l'ordre social.

Et poursuit l'annaliste, le pape ordonne, par une prescription apostolique, que Pépin fut fait roi "afin que l'ordre ne fut point troublé."
* augustinienne : relative à saint Augustin

De quel ordre s'agit il ? De l'ordre providentiel du monde tel qu'il a été défini par les Pères de l'Eglise depuis saint Augustin. Le pape qui ne peut compter sur l'empereur de Byzance ne peut refuser à Pépin qui est le seul à pouvoir le défendre.

Conforté par la réponse pontificale, Pépin réunit à Soissons, en novembre 751, une assemblée de "tous les Francs qui par leur élection l'élevèrent à la royauté" comme l'écrit la Clausula
Il est précisé que les évêques des Gaules présents, l'oignirent du saint chrême" de sorte que Pépin fut le premier Franc à être sacré en mars 752. On retrouve ici l'influence des Wisigoths qui depuis Wamba en 672 ont sacré tous leurs rois, et l'influence des royaumes celtiques de la Grande Bretagne où l'onction royale était pratiquée. Et puis cette cérémonie s'inspire d'un précédent illustre, les rois de l'Ancien Testament, Saül, David ...."

Childebert est tondu et renvoyé au monastère de saint Bertin et son fils est enfermé à Fontenelle. Fatalement l'événement provoque des remous mais les chroniques carolingiennes n'en parlent pas.
Regine Castra-Reganesbourgle roi Childeric est detrone
Le roi Childéric III est détrôné en 751.
Au moins il n'y a pas de sang versé. La même année, l'exarchat de Ravenne cesse d'exister, le roi des Lombards, Aistulf, en prenant la ville de Ravenne, montre que la présence byzantine en Italie, est réduite à l'extrémité de la botte. Les papes ont besoin d'un secours urgent. Etienne II qui succède à Zacharie, le 25 mars 752, refuse la soumission que demandent les Lombards. Il demande à l'empereur de l'aider mais ce dernier n'envoie qu'un négociateur. Mais l'entretien avec les Lombards tourne court, Aistulf refuse de rendre Ravenne. L'empereur nomme le pape son négociateur. Etienne II cherche un protecteur militaire et naturellement se tourne vers Pépin III. Le roi des Francs envoie son chancelier, l'évêque de Metz, Chrodegang qui organise la fuite du Pape vers la Francie. Il part vers Ponthion, dans l'hiver 753-754.

Pendant ce temps, Pépin le Bref tente de réunir les territoires de la Francie encore dominés par les Arabo-Berbères. Et il emmène son armée vers la Septimanie en 752 et s'empare de Nîmes, de Maguelone, d'Agde et de Béziers où le roi laisse l'autorité comtale aux cadres wisigoths qui l'ont aidé tel Ansemundus, le comte de Nîmes. Mais le siège de Narbonne ne donne rien, les habitants se rappelant les méthodes expéditives de Charles Martel font bloc avec la garnison. Ansemundus est tué devant une des portes de Narbonne en 754. Il faudra une deuxième expédition en 759 et la promesse solennelle que les habitants pourront continuer à vivre sous la loi wisigothique, pour que, une fois la garnison arabo-berbère massacrée par les Chrétiens présents dans la cité, la ville tombe et avec elle toute la Septimanie. En 753, c'est vers la Bretagne que l'armée franque se dirige et prend la cité de Vannes, l'objet de disputes durant le règne des Mérovingiens et finalement perdue. Un comte est installé à Vannes avec une petite administration. Un tribut est imposé aux Bretons. Le but de cette expédition est de dissuader les Bretons de soutenir les Aquitains.

Griffon, réfugié en Aquitaine depuis 749, se dirige vers la Lombardie quand il est assassiné à Saint Jean de Maurienne par des hommes de Pépin le Bref, en 753.

Le 6 janvier 754, le pape arrive à la cour du roi des Francs et Pépin le Bref et Etienne II vont travailler un mois ensemble. Le pape apporte son appui spirituel à Pépin et une alliance se noue par laquelle il confirme par un second sacre la grâce divine sur le roi des Francs et ses fils. Pépin s'engage à offir au Patrimoine de Saint Pierre* un territoire assez grand pour le mettre à l'abri des agressions. Le 14 avril, à l'assemblée des Grands de Quierzy, une expédition en Italie est décidée et Pépin s'engage à livrer au pape le domaine de toutes les villes qui seraient prises à Aistolf. Les Grands n'étaient pas favorables à cette aventure mais Aistolf utilise Carloman, et refuse les négociations avec le roi des Francs ! Le 28 juillet 754, un second sacre a lieu à Saint Denis et Pépin, sa femme Bertrade et ses deux fils Charles et Carloman sont oints par le pape qui fait du roi des Francs, un Patrice des Romains.
* Le Patrimoine de Saint Pierre est constitué par Liutprand en 728 (donation de Sutri)

Pépin le Bref
Pépin le Bref roi des Francs 751

En 755, Pépin III réunit le 1er mai, l’assemblée annuelle des hommes libres au lieu du 1er mars, selon Amédée Gabourd. Ce changement de date illustre la place prise par la cavalerie qui a besoin d'une herbe assez haute pour nourrir les montures.

La campagne contre les Lombards commence juste après ce plaid. L'armée franque passe les Alpes en battant les soldats qu'Aistolf a envoyés pour empêcher les Francs de passer. Pépin arrive dans le val de Suze et aucune fortification n'est là pout l'arrêter jusqu'à Pavie. La route est libre et Pépin va assiéger le roi des Lombards retranché à Pavie. Etienne II qui accompagne Pépin, n'est pas favorable à un reversement du trône des Lombards et à un remplacement de ceux-ci par les Francs, il pense préférable que ces deux peuples se fassent encore la guerre, mais il offre ses bons offices pour la paix. Aistolf s'engage à réparer les dommages causés par lui à l'Eglise, à ne plus l'attaquer et à donner des otages pour garantir ces promesses. Un traité est signé, le pape rentre à Rome et Pépin, enrichi par le pillage de la Lombardie et par les contributions qu'a payées Aistolf, retourne en Francie avec son armée.

Les Lombards pensent que les Francs ne referont pas une expédition en Italie l'année suivante et donc ils ne respectent pas le traité. Début janvier 756, Aistolf assiège Rome avec toute l'armée lombarde et celle du duché de Bénévent. Une deuxième expédition franque est décidée et part au printemps 756, direction Pavie. Aistolf, devant la menace sur sa capitale abandonne le siège de Rome. Les Francs rejoignent l'Italie par Genève et le mont Cenis. Aistolf se précipite pour occuper les gorges des Alpes, il fortifie les cluses d'Italie. Il est forcé par les Francs et retourne s'enfermer à Pavie. Mais à la fin de l'année, il doit se soumettre aux conditions de Pépin III. Durant le siège, l'ambassadeur de l'empereur d'Orient a insisté pour que le roi des Francs remette Ravenne et tout l'Exarchat à Byzance, mais en vain. Pépin envoie dans toutes les villes récupérées, des messagers prendre les clés et des otages qu'ils viennent ensuite remettre au pape. En 758, Pépin III fait une campagne contre les Saxons, les Carinthiens (entre la Drave et le golfe de Trieste) se soumettent au roi des Francs.

 
La conquête de l'Aquitaine (760 - 768)

En 759 la Septimanie est rattachée au royaume des Francs, très peu de Francs s'y installent et cette région portera le nom de Gothie jusqu'au XIIIe siècle. Il est temps pour Pépin de s'occuper de l'Aquitaine. Il a plusieurs griefs à l'encontre de son duc, choisit d'accuser Waifre d'avoir détourné les revenus de plusieurs églises de Francie et aussi de Septimanie. Il intéresse le clergé à sa querelle et à l'assemblée du Champ de Mai, à laquelle participent les prélats, Pépin explique que ses ambassadeurs ont sommé Waifre de recevoir dans les propriétés des églises de France et de Septimanie, situées en Aquitaine, des juges et des exacteurs* royaux, de payer au roi une compensation pour tous les Wisigoths que lui même ou ses sujets avaient tués illégalement et de restituer tous les fugitifs et les esclaves du royaume des Francs qui avaient été chercher refuge en Aquitaine. Waifre a refusé de satisfaire à ces trois conditions et l'assemblée, partageant le ressentiment du roi, déclara la guerre au duc d'Aquitaine.
* exacteur : celui qui exige ce qui est dû à lui ou à un autre.

Les hostilités commencent dans le Berry. Les soldats pillent les villes ouvertes, enlèvent le bétail et ramènent de longues files de prisonniers. Surpris par la célérité des Francs, Waifre demande à traiter, consent à tout ce qu'on a exigé de lui, prête serment de maintenir ses promesses et donne en otage ses deux cousins germains Ictier et Atalgaire. Le 1er mai 761, Pépin congédie son armée. Waifre alors rompt son traité, il lève des troupes dont il donne le commandement à Humbert le comte de Bourges et à Blandin, le comte d'Auvergne. Ses troupes envahissent la Bourgogne depuis Autun jusqu'à Chalons sur Saône dont il brule les faubourgs. A la nouvelle de cette invasion, Pépin revient vite de Germanie, rappelle ses troupes et marche sur l'Auvergne. Son armée dévaste le Bourbonnais, l'Auvergne et le Limousin. Le roi est accompagné de son fils aîné, Karl, (notre Charlemagne), qui fait ses premières armes.

Waifre décide de faire une tenace guerre défensive et de lasser les Francs de cette manière. Mais ces soldats francs, ont depuis Charles Martel, appris l'art de la guerre et la discipline et savent utiliser les machines de siège, ainsi les châteaux de Bourbon- l'Archambaut et de Chantelle sont emportés d'assaut et brûlés et les garnisons emmenées captives. Puis Pépin se dirige vers l'Auvergne et les populations se réfugient dans le château de Clermont. En dépit d'une belle résistance d'une garnison wasconne, Clermont est pris de vive force et incendié par les Francs, malgré les ordres du roi, beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, périssent dans les flammes. Tous les Wascons présents sont exterminés soit dans le combat, soit après la victoire.

Les Francs haïssent les Wascons car c'est sur eux que repose l'espoir de la rébellion aquitaine. La terreur de cette exécution, fit ouvrir les portes de beaucoup de châteaux d'Auvergne. Pépin peut avancer jusqu'à Limoges. Puis avec beaucoup de butin, ils remontent vers le nord. En 762, la véritable guerre de conquête commence ! Au printemps, Pépin, ses deux fils et une forte armée entrent dans le Berry et mettent le siège devant Bourges qui est bien fortifiée. De nombreuses machines de guerre entrent en action, le siège dure plusieurs mois, enfin les béliers ouvrent des brèches dans les murailles et les Francs entrent dans la ville. Mais cette fois, Pépin réussit à contenir la furie de ses soldats et put traiter généreusement ses nombreux prisonniers. Il rend la liberté à tous les Gallo-Aquitains et les renvoie chez eux, reçoit les Wascons qui abandonnent Waifre et prêtent serment de fidélité au roi des Francs, mais expédie dans le nord, leurs femmes et leurs enfants, en gage de leur foi.

Après le Berry, Pépin le Bref fait passer son armée dans le Poitou et le château de Thouars, un des plus solides de l'Aquitaine, est pris et brûlé. La garnison wasconne est emmenée dans le nord, et le roi rentre avec eux et son armée. En 763, la partie semble mal engagée pour l'Aquitain, aucune place de guerre semble imprenable et sur le terrain, Waifre a moins de chance de victoire que derrière des murailles. Mais il ne se décourage pas et tente des diversions au dehors. Ainsi pour la nouvelle campagne, après le champ de mai tenu à Nevers, quand l'armée franque se porte sur le Limousin et brûle les villas publiques appartenant à Waifre, Pépin remarque une défection : Tassilon le Bavarois n'est plus là ! Il a participé aux deux campagnes précédentes. Mais l'armée franque continue ses ravages, en vallée de la Vézère, les vignes renommées dans toute l'Aquitaine sont arrachées. Pépin met le cap sur la Dordogne et le Lot, en ruinant tout sur son passage même les couvents, jusqu'à Cahors. Voyant cela Waifre tente la bataille avec les Wascons du sud de la Garonne, il est vaincu. Le continuateur de Frédégaire écrit : " Les Wascons tournèrent le dos selon leur habitude."

Waifre essaie d'obtenir la paix. Il envoie des émissaires vers le roi des Francs avec le message suivant : Bourges et les autres cités conquises sont rendues au duc d'Aquitaine, en contrepartie, tous les tributs et revenus que les anciens rois francs ont tirés autrefois de l'Aquitaine seront payés au nouveau roi. Pépin III refuse cette proposition sur le conseil des Grands. Mais la saison est trop avancée pour profiter de la défaite des Wascons, les Francs retournent chez eux.

En 764, le champ de mai se tient à Worms, au bord du Rhin, dans l'Allemagne actuelle, ce n'est pas pour faire la guerre à l'Aquitaine. La situation en Germanie, les révoltes des Saxons et des Bavarois incitent Pépin III à rester dans le nord. Tassilon III obtient la médiation du pape Paul 1er. Mais les négociations avec le roi des Francs n'avancent pas. Les négociations ont repris entre Pépin III et Waifre mais là aussi, c'est du "sur place". Le duc d'Aquitaine profite de cette année de paix pour reformer son armée et ainsi, au printemps 765, trois corps d'Aquitains et de Wascons passent à l'offensive, le premier sur la Septimanie, le second sur la région de Lyon et le troisième en Touraine. Mais les trois attaques échouent et celle de Touraine est repoussée par l'abbé de Saint Martin de Tours soutenu par tous les vassaux de l'abbaye.

Le continuateur de Frédégaire écrit : "Le roi Peppin croissait et se fortifiait incessamment, mais le parti de Waïfer décroissait de jour en jour."

La pacification de la Bavière rend Pépin libre de retourner dans le sud en 766. Il hiverne sur les bords de la Seine et réunit son armée à Orléans. Waifre prend de grandes résolutions, sacrifiant le nord de son domaine, il démantèle les places fortes de Poitiers, Limoges, Saintes, Angoulême, Périgueux et se retire dans le pays boisé et accidenté qu'arrose la Dordogne. L'armée franque ne rencontre plus d'ennemis en Aquitaine. Le roi des Francs fait relever les murs de toutes les villes évacuées, y place des garnisons, contourne la position de Waifre, passe la Dordogne et avance vers la Garonne. A Agen, beaucoup de seigneurs aquitains et wascons se rendent à Pépin et se soumettent, las de cette lutte effroyable.

La fin approche, en 767, Pépin commence sa campagne juste après Pâques et au lieu de descendre comme d'habitude par le Poitou vers l'Aquitaine, au terme d'une campagne éclair, il emmène son armée en Septimanie par la vallée du Rhône et par Narbonne atteint Toulouse. Toutes les cités de l'Aquitaine orientale ouvrent leurs portes sans résistance, Toulouse, Albi, Rodez reçoivent les Francs dans leurs murs. L'été est à peine commencé, Pépin accorde à des leudes le temps d'emporter leur butin chez eux et un rendez vous général est pris à Bourges pour le mois d'août. L'armée de retour à Bourges, Pépin laisse sa femme Bertrade (ou Berthe) dans cette cité et se lance à la poursuite de son ennemi, le duc d'Aquitaine qui ne l'attend pas, mais mène une guerre de surprises et d'embuscades dans les confins du Limousin, du Périgord et du Quercy.

Les Francs capturent les dernières forteresses que détient Waifre, les châteaux de Peyruce, de Scoraille et de Torrinia (Turenne). Les derniers Aquitains qui résistent, s
ont chassés de caverne en caverne. Le roi des Francs n'arrête cette chasse qu'à l'approche de l'hiver et accorde diffilement à ses leudes, quelques semaines de repos, consignés en Bourgogne, sans pouvoir retourner chez eux. C'est la première fois qu'une armée franque n'est pas dispersée au début de l'hiver. A la mi-février, Pépin rappelle les Francs pour suivre la trace de Waifre et marche sur la Garonne en passant par Saintes. Il prend Bordeaux et a bientôt entre ses mains, la mère, les soeurs et les neveux du duc d'Aquitaine, les Aquitains indépendants se soumettent et tous les chefs des Wascons du sud de la Garonne, pour éviter les ravages qui ont ruiné l'Aquitaine, viennent trouver le roi, jurent fidélité à lui et à ses fils et livrent des otages.

Un sursaut vient chez les Aquitains, c'est Remistan de Gascogne, l'oncle du duc d'Aquitaine qui reprend le flambeau contre le roi des Francs, il est âgé de soixante huit ans. Il réussit à rallumer la guerre et redonne envie de se battre mais il est pris près de Saintes avec sa femme par les soldats de Pépin, condamné et pendu. Waifre erre pendant ce temps dans la forêt de Ver en Périgord, (aujourd'hui Vergt dans le Département de la Dordogne) où il est tué, le 2 juin 768 par un de ses proches, Waratton, sur l'ordre du roi des Francs. La conquête de l'Aquitaine est terminée, le territoire est rattaché à la couronne, mais le bréviaire d'Alaric reste le code de loi des Aquitains et cette province est ruinée. Pépin promulgue à Saintes un capitulaire de pacification. La Vasconie reste indépendante. Le roi des Francs est bientôt sur la Loire pour recevoir une ambassade. En effet, en 765, il a envoyé ses diplomates à la cour de l'Amiramomeni comme on le nommait alors en Francie. Il s'agit d'une déformation du titre arabe, d'émir-al-moumenim qui signifie commandeur des croyants ou calife à Bagdad. En retour, l'ambassade du calife Abû Ja'far Al Mansur Abd Allah ben Muhammad al Imâm arrive en Francie en 768.

L'ambassade est bien reçue, on ne sait pas exactement ce qui s'est dit, mais le calife appartient à la dynastie abbasside qui vient d'éliminer en 750, les Omeyyades qui dirigeaient avant la communauté musulmane depuis Damas. Or un des Omeyyades est toujours vivant, il a réussi à fuir dans la péninsule ibérique et après avoir vaincu les tenants des Abbassides devient émir d'Andalus. Cet émir est donc l'ennemi commun de Pépin III et du calife Al Mansur. Pépin dans ses campagnes en Italie a conquis l'Istrie qui dépendait de l'empire byzantin. Il envoie une ambassade à Constantinople dans les dernières années de son règne. Pendant toutes les campagnes en Aquitaine, "Pépin n'était pas en état de reparaître en Italie. Sa diplomatie (vis à vis du pape) fut toute de pacification", écrir Ferdinand Lot.

Pépin est atteint d'une hydropisie*, la fièvre le prend à Saintes, il se fait transporter au tombeau de saint Martin de Tours, puis à celui de saint Denis et il distribue d'abondantes aumônes aux pauvres et surtout aux religieux, espérant un miracle. Mais sentant la mort venir, le roi des Francs partage son royaume entre ses deux fils et meurt le 24 septembre 768.
* hydropisie : maladie qu'on peut traduire aujourd'hui par des "œdèmes généralisés", liés à un insuffisance cardiaque.


Le partage de 768


Ce partage est singulier, à la différence des partages entre frères mérovingiens qui dessinaient des parts du "gâteau", il découpe, au nord, une "tranche" qui entoure la deuxième part, ramassée.
A Charles 1er, l'aîné à 23 ans, doit partager avec son jeune frère Carloman, 17 ans et il a les terres moins riches : les pays d'Aquitaine à l'ouest d'Agen, le Poitou, la majeure partie de la Neustrie comprenant la Touraine, l'actuelle Normandie, la Picardie, l'Artois et la Flandre, les pays du Rhin au nord de Worms, la Hesse, la Thuringe et la Frise, il a le vieux pays franc. Il semble que Pépin mourant ait voulu éviter les traditionnelles oppositions Austrasiens contre Neustriens en morcelant la Neustrie.

Carloman II a la Bourgogne, les régions alpines, la Provence, la Septimanie, les Pyrénées orientales, la partie orientale de l'Aquitaine, de l'Auvergne au Berry, le sud de la Neustrie avec Paris et Blois et une partie de l'Austrasie avec Reims, Metz, Trèves et l'Alémanie.

Mais il apparaît vite que gouverner à deux un tel ensemble n'est pas aisé. En effet, le vieux duc Hunald, averti de la mort de son fils, de celle du roi Pépin, et de la mésentente entre Charles et Carloman, sort de son monastère, se présente à ses anciens sujets, se fait reconnaître comme leur souverain légitime et leur parle de vengeance, les Aquitains jurent de combattre pour lui. Charles 1er ne perd pas de temps, en mai 769, il convoque l'armée à Angoulême et demande à Carloman de venir l'aider, l'Aquitaine étant partagée entre les deux frères par Pépin. Mais Carloman, peut être mécontent du partage, refuse de venir châtier les Aquitains. Charles n'attend pas que toutes les forces auistro-germanique l'aient rejoints, il part avec ses leudes présents.

Charles qui a accompagné son père dans ses campagnes contre Waifre, connait bien l'Aquitaine, et l'envahit. Il attaque Hunald et le force à s'enfuir. Hunald sort de l'Aquitaine et se réfugie chez le duc des Wascons, Loup, son neveu. Charles le poursuit et arrivé à l'embouchure de la Dordogne, il envoie des ambassadeurs au duc Loup, lui rappelant son serment de fidélité et le sommant, en conséquence de lui livrer Hunald. Le duc des Wascons, incapable de résister à l'armée de Charlemagne, décide de se soumettre et livre Hunald enchaîné et sa femme au roi des Francs. Entretemps Charlemagne a fait construire une forteresse sur les bords de la Dordogne, le château des Francs (aujourd'hui Fronsac).

De retour après avoir pacifié l'Aquitaine, Charles a de bonnes raisons d'en vouloir à son frère qui de son côté est poussé par des flatteurs qui lui représentent que sa part de l'héritage est inférieure à celle de Charles. Il faut toute l'influence de leur mère Bertrade pour éviter qu'une guerre civile n'éclate. Elle croit bien faire après avoir réconcilié ses fils, en allant négocier en personne avec le roi des Lombards, Didier qui désire allier les deux royaumes par un mariage entre Charles et sa fille Désidérata et un autre entre la fille de Pépin, Gisèle et Adalgis, le fils de Didier. Mais elle y met une condition, que Didier abandonne les places réclamées par le pape. Mais le pape Etienne III ne veut pas l'amélioration des relations avec les Lombards, il veut leur ruine! Les deux mariages ont tout de même lieu et Didier croit qu'il est allié avec le puissant roi Charles. Ce roi des Francs avait épousé Himiltrude (une noble selon Paul Diacre, historien du VIIIème siècle) et avait déjà un enfant nommé Pépin le Bossu.


Le gouvernement personnel de Charles 1er

Himiltrude est répudiée et finit sa vie dans un couvent. Mais Pépin le Bossu reste à la cour, traité comme le fils aîné. La vie conjugale de Charles est riche mais il n'a pas été polygame au sens strict. Il a épousé l'une après l'autre, plusieurs femmes, quand il est veuf ou qu'il a répudié la précédente, surtout pour renforcer les alliances, en particulier avec les Germains. Désidérata est répudiée en 771, parce que son père attaque Rome. Puis Charles se marie avec Hildegarde de Vintsgau, une noble de grande famille bavaroise de treize ans. La même année, Carloman tombe malade et meurt dans son palais de Samoussy, le 4 septembre. Charles vient aussitôt au château de Carbonac dans les Ardennes et convoque les comices nationaux de cette partie de la Francie attribuée à Carloman. Plusieurs prélats, comtes et seigneurs auparavant attachés à Carloman dont l'évêque Wilharius et l'archi-chapelain Fulrad, abbé de Saint Denis, viennent auprès de Charles et le reconnaissent comme successeur de son frère et seul chef de la Francie. Mais d'autres seigneurs de la Francie orientale ainsi que Auchier ou Otgher, le duc d'Aquitaine, se rallient à Gerberge, la veuve de Carloman et ces seigneurs, Gerberge et ses enfants s'enfuient chez les Lombards auprès de leur roi Didier.

En 772, à l'intérieur de l'ancienne Gaule, tous reconnaissent l'autorité de Charles, mais les rapports entre les sujets sont réglés par la force. Les seigneurs agissent en despote sur leurs terres, les comtes royaux violent les lois qu'ils sont chargés d'exécuter, même les évêques qui rédigent les capitulaires sont les premiers à les enfreindre, ils surpassent en faste les grands seigneurs. laïcs. Cette société n'est ordonnée que dans les camps militaires. Charles a besoin d'une guerre heureuse pour inaugurer son règne. Il a le choix, au sud-ouest, les Arabo-Berbères sont encore agités depuis qu'un prince Ommeyade s'est établi à Cordoue. Au sud-est, les Lombards se montrent malveillants, leur roi Didier, irrité par la répudiation de sa fille, veut utiliser Gerberge et ses fils et menace le nouveau pape Adrien pour qu'il sacre les neveux de Charles. Mais le roi des Francs se tourne dans une autre direction vers un peuple qui va beaucoup occuper son armée.

Dans la Saxe, d'où viennent depuis 760, les poussées décisives jusqu'au Rhin par les Westphaliens, la Hesse est pillée, la Francie transrhénane harcelée, Cologne menacée et le tribut de trois cents chevaux depuis 758, est rarement payé, les Austrasiens blessés dans leur orgueil national, réclament une guerre décisive, Charles fait la première expédition ponctuée par le Champ de mai réuni à Worms, la prise de la forteresse d'Eresburg située sur une montagne, il ravage le pays par le fer et le feu, détruit l'Irminsul, (ou Hermen Saul, la colonne d'Irmen), un grand arbre censé soutenir la voûte céleste. Symbole de la résistance du paganisme saxon et lieu de réunion des païens qui lui apportent des offrandes après chaque victoire, cet arbre est abattu sur ordre de Charles qui veut soumettre et christianiser la Saxe. Ce lieu est voisin de l'endroit où Varus et ses légionnaires ont été exterminés. Les Westphaliens promettent de recevoir en paix les prêtres chrétiens et livrent douze otages. Charles les traite avec clémence et ne les chasse pas du pays franc qu'ils ont envahi.

En devenant pape en 772, Adrien 1er réclame aux Lombards le retour de villes de l'ancien Exarchat de Ravenne, comme Didier a promis à son avènement. Mais le roi des Lombards a au contraire conquis de nouvelles cités papales et envahit le Pentapole et s'approche de Rome. Adrien envoie des ambassadeurs chez le roi des Francs et Didier aussi pour contrer le pape. Charles reçoit les ambassades à Theudone villa (actuellement Thionville) et donne raison aux envoyés du pape. Charles fait une dernière tentative pour que Didier rendent les villes capturées au pape, assortie d'une offre de 14 000 sous d'or, mais rien n'y fait. Pendant ce temps les Francs se rassemblent au bord du lac Léman. Durant l'été 773, Charles 1er et son armée (convoquée au Champ de mai à Genève) franchissent les Alpes par le mont saint Bernard et par le mont Cenis (l'armée franque est divisée en deux corps, l'un est commandé par Charles et l'autre par Bernhard, son oncle). Les Francs réussissent à contourner les Lombards conduits par Adalghis, le fils de Didier, qui les attendent dans les cluses du Val d'Aoste et de Suse. Les Francs de Bernhard, les prennent à revers. Les Lombards concentrent leur forces à Pavie où les Francs mettent le siège, en septembre 773.

Les Lombards estiment que les Francs sont bien moins versés dans l'art des sièges ou que les soldats seront victimes du climat étranger. Mais la discipline règne dans l'ost franc et c'est plutôt un blocus qu'un véritable siège. Charles laisse ses lieutenants à Pavie pour chasser Adalghis, qui rassemble une armée à Vérone. Assiégé par les Francs, le prince lombard réussit à s'enfuir à Byzance pour demander de l'aide à Constantin V qui est en pleine guerre contre les Bulgares. Mais les fils de Carloman et leur mère sont capturés, Charles les enferme dans un couvent.

L'armée franque occupe le reste du royaume lombard. Charles se rend à Rome pour célébrer les fêtes de Pâques. Il est reçu avec tous les honneurs par le pape. Au début du mois de juin 774, Pavie affamée et frappée par des épidémies (le typhus en particulier), se rend. Charles se couronne roi des Lombards et Didier est envoyé en prison à Liège et plus tard en tant que moine à l'abbaye de Corbie (en France). Charles se fait appeler dorénavant : « roi des Francs et des Lombards » et confirme les donations faites par Pépin le Bref. C'est une conquête politique mais il est couronné à Monza (près de Milan), le 5 juin 774, tous les Lombards qui se soumettent, conservent leurs terres, leurs honneurs et leur loi nationale. Le duché de Bénévent reste indépendant. Charles ne laisse de garnison franque qu'à Pavie. Les populations latines, sujettes des Lombards, favorables à l'invasion franque ont contribué à paralyser la résistance.

Adalghis tentera de reconquérir le royaume lombard avec l'aide de l'impératrice byzantine Irène. Il débarquera dans le sud de l'Italie tenu par les Byzantins, mais il sera vaincu par Charles et tué dans cette campagne. Alors que le roi des Francs est occupé en Italie, les Angariens pillent la Hesse et les Westphaliens font une incursion en Frise. La forteresse d'Ehresbourg est rasée et Déventer sur Yssel et le château de Durabourg sont saccagés.

Avant de faire une vraie campagne, Charles envoie en Saxe, quatre troupes d'élite de sa garde personnelle qui battent les bandes saxonnes partout où elles les rencontrent. C'est un simple avertissement.

Adalghis le Lombard
Adalghis le Lombard

En 775, la campagne militaire a pour objet de nouveau la Saxe. Mais ce n'est pas comme précédemment une démonstration de force, il veut faire entre la Lippe et la Diemel, une marche pour protéger le royaume telle un glacis et constituer une base pour des opérations contre la Saxe. Pour cela, le roi des Francs convoque le Champ de Mai sur sa terre de Duren, entre Cologne et Aix la Chapelle. La forteresse d’Ehresburg est reconstruite ainsi qu'une base de départ fortifiée du côté de Lübbecke mais les Saxons attaquent cette garnison par surprise.

C'est à dire, feignant une retraite, ils provoquent les Francs à la poursuite et se retournant bientôt, ils tuent leurs poursuivants et détruisent la base. Charles 1er force le passage de la Weser en remportant une victoire près de Brunisberg. Selon Eginhard, le souverain passe l'hiver dans le pays des Francs, probablement à Herstal, surtout qu'il sort de Westphalie. Mais il est sollicité en Italie par la révolte du Duc du Frioul, le Duc de Bénévent, le Duc de Chiusi et le Duc de Spolète qui conspirent avec l'empire byzantin. Charles 1er et ses leudes passent les Alpes pendant l'hiver, ils sont vainqueurs du Duc de Frioul, Bérenger Rotgaud qui est tué. Le 14 avril 776, Charles 1er fête la Paques à Trévise qu'il vient de prendre et il établit des comtes francs dans le Frioul.

Profitant de la guerre que fait le roi des Francs en Italie, les Saxons se révoltent et détruisent Ehresburg mais ne peuvent prendre Sigibourg. En 776, une nouvelle campagne contre la Saxe est prévue et cette fois ci Eginhard nous confie que Charles 1er a hiverné à Herstal. Pour rester si près, les campagnes ne sont probablement pas décisives.

En mai 777, c'est au coeur de la Westphalie, à Paderborn, que le roi des Francs convoque une assemblée générale des Grands d'Engern, d'Ostphalie et de Westphalie. Il se fait construire un palais et une église et reçoit l'hommage de ses nouveaux sujets, mais le chef Widukind n'est pas là, il a rejoint son beau-frère le roi du Danemark, Siegfried 1er. Une partie des Saxons demandent le baptême, le réseau des évêchés saxons est organisé et la décision est prise d'établir des monastères en Saxe. Charles croit la conquête terminée et il reçoit à Paderborn l'ambassade du wali (chef arabe) de Barcelone, Sulayman ibn al-Arabi. Ce gouverneur propose au roi des Francs, la soumission du gouverneur de Saragosse, Hussain ibn Yahya al-Ansari et de celui de Huscas, Abou Taur, en échange d'une aide militaire contre l'Emirat de Cordoue. Le Calife de Bagdad avait déjà tenté auprès de Pépin le Bref une démarche de ce type. Comme Sulayman propose en outre d'offrir aux Francs des villes du nord de l'Espagne en échange de la tête d'Abd al-Rahman et qu'il remet des otages pour garantir le pacte, Charles y voit l'occasion de créer une marche défensive. En outre les relations commerciales avec le sud sont mises à mal avec cet Emir qui a des relations difficiles avec ses gouverneurs. Le pacte est signe en été et une campagne est prévue pour 778 en Espagne.

Le 19 avril 778, Charles est à Chasseneuil, près de Poitiers où il célèbre Paques et prépare sa campagne vers les terres espagnoles. Il prévoit deux armées qui franchiront les Pyrénées l'une par l'ouest, direction Pampelune et l'autre par l'est et se dirige vers Barcelone. L'armée de l'ouest commandée par le roi des Francs et comprenant une partie des Austrasiens, les Neustriens et les Aquitains, se présente devant Pampelune et son gouverneur Abou Taur capitule sur le champ. Charles se dirige vers Saragosse. Pendant ce temps l'armée de l'est qui comprend le reste des Austrasiens, les Burgondes et les Bavarois, les autres Germains, les Lombards, les Provençaux et les Septimaniens* a reçu des otages des gouverneurs de Gironne et de Barcelone. Et là les choses se compliquent pour Charles, d'abord les chrétiens qui avaient appelé les Francs ne font rien pour aider l'invasion franque. La vue des armées franques, loin de terrifier les musulmans, suspend leurs divisions et réveille leur ferveur religieuse. Hussain à Saragosse, ne veut ou ne peut tenir sa promesse. Les populations musulmanes de la vallée de l'Ebre et des provinces limitrophes courent aux armes à l'appel des walis de Huesca, de Lérida et d'autres chefs fidèles à l'Emir de Cordoue. Et Charles qui n'est pas prêt à entreprendre le siège de Saragosse et qui doit nourrir cette multitude de soldats qui a déjà épuisé les ressources du pays, et peut être a t il déjà entendu comme le dit la chronique de Moissac, les premiers bruits d'une nouvelle révolte en Saxe, doit traiter. Charles consent à évacuer la région moyennant une "immense quantité d'or" et des otages livrés par les walis de Saragosse, de Pampelune et de Jacca et peut être par de chefs chrétiens de Castille et de Biscaye.
*Septimaniens : on peut traduire par Languedociens.

Roncevaux
Roland à Roncevaux
Roland à Roncevaux
par Alphonse de Neuville

Effectivement Widukind, rentré du Danemark avec des hommes du ord, peut se révolter en l'absence de l'armée franque. Les Vascons sont dans la même position d'aversion pour les Francs que leurs frères du nord des Pyrénées et Charles 1er s'en aperçoit puisqu'il rase Pampelune au retour. Charles décide donc de rentrer, son armée regroupée s'étire en un long ruban et l'arrière garde conduite par le comte Hruodland (Roland) est encore du côté espagnol des Pyrénées quand Charles est du côté franc. C'est à ce moment précis, à Roncesvalles (que nous avons francisé en Roncevaux) que les Vascons du nord et du sud des Pyrénées réunis, le 15 août 778, du haut des montagnes, font tomber sur les soldats francs, rochers et flèches, éliminent jusqu'au dernier ces envahisseurs qui ont pillé leurs villes, s'emparent des bagages et disparaissent (sans que le reste de l'armée n'entende rien, L'historien Pierre Narbaitz a chiffré les pertes franques entre dix mille et quinze mille.

Charles 1er annonce le prochain royaume d'Aquitaine et donne des ordres pour accuellir en Septimanie les réfugiés chrétiens et musulmans qui viennent traverser les Pyrénées en raison de la réaction contre les partisans du roi des Francs en Espagne. Il installe des comtes et des abbés francs dans l'Aquitaine, renouvelle la plupart des gouverneurs des cités du midi et fait tout pour éviter que les Wascons n'imitent ce qui s'est passé à Roncevaux. En Germanie, Widukind organise la résistance et le bruit court que le roi des Francs a péri dans les Pyrénées. Alors les missionnaires sont chassés ou tués, les moines de Fulda menacés doivent fuir. La forteresse de Karlsbourg est incendiée, les églises sont détruites. Widukind dévaste la Thuringe et la Hesse et avance jusqu'au Rhin. Deutz située en face de Cologne est brûlée et la rive droite du Rhin est ravagée jusqu'au confluent de la Moselle. Et les frisons paricipent à la révolte ! Dès son arrivée en Francie, Charles 1er envoie des troupes de Francs d'outre-Rhin et d'Alamans contre les Saxons qui sont victorieuses à Lihesi sur les rives de l'Eder. Les Saxons perdent beaucoup de soldats et reculent.

En 779 Charles 1er généralise la dîme dans le royaume franc, cet impôt perçu par l'Église, représente dix pour cent de la récolte d'un paysan. Ayant passé l'hiver à Herstal, le roi des Francs convoque pour le champ de mai, son ost à Duren pour une nouvelle campagne contre les Saxons, des nouvelles apportées des "missionnaires" précisent que les Frisons retournent au paganisme. Charles 1er conduit l'armée franque et les alliés en Westphalie par la rive nord de la Lippe et remporte une victoire à Bocholt (ou Bokholt dans le Zutphen en 779), actuellement en Allemagne, land de Rhénanie du Nord-Westphalie. La route est libre pour les Francs, Widukind et ses compagnons quittent le pays, la Westphalie se soumet. Charles ne sévit pas, il va camper sur la Weser reçoit les otages et les serments des tribus du Nord et de l'Est puis retourne hiverner à Worms. Les Angrariens aussi se soumettent.

En 780, le roi des Francs convoque le champ de mai aux sources de la Lippe et de là il avance vers les régions de l'Elbe en passant d'abord sur les bord de l'Ocker. Il y rencontre les habitants de Saxe orientale qui sont venus convoqués par Charles 1er. Il se dirige ensuite vers l'Elbe et établit son camp au confluent de ce fleuve et de l'Ohr. Là il s'occupe de régler les affaires des Saxons qui demeurent à l'ouest de l'Elbe et celles des Slaves qui vivent à l'est qui lui envoient des députés. Il établit en cet endroit une forteresse ou un camp retranché. On rapporte que beaucoup de Frisons et de Wendes (slaves) sont baptisés. La même année, le roi des Francs fait relever les berges de la Loire, pour lutter contre les inondations. Voyant que l'Italie et l'Aquitaine, pour des motifs différents, rechignent à recevoir les ordres d'un pouvoir qui siège au bord du Rhin, il décide du sort des trois fils que lui a donné Hildegarde. L'aîné, Karl lui succèdera pour régner sur les Francs, Pépin aura l'Italie et Lodhuwig (Louis) l'Aquitaine.

En 781, le roi des Francs se rend à Rome avec ses fils en avril. Pépin âgé de quatre ans est oint roi d'Italie et Louis, trois ans devient roi d'Aquitaine, ces deux enfants sont sacrés par le pape Adrien 1er. Charles 1er établit le petit roi Pépin à Pavie avec les conseillers et les chefs qui vont gouverner en son nom. L'empire byzantin soutient les Napolitains qui se sont emparé de Terracine, a prévenu le pape dans une lettre et Retourné en Austrasie, le roi des Francs envoie le jeune Louis vers le royaume d'Aquitaine. Il fait son entrée dans son royaume, à cheval, revêtu "d'une armure convenable à son âge et à sa taille". En revenant de Rome, Charles 1er rencontre à Pavie, Alkwin (l'anglo-saxon que l'on nomme Alcuin.


Charlemagne chez le pape Adrien 1er
Charles 1er reçu par le pape Adrien 1er (origine wikipedia, auteur Antoine Vérard)


Charles entreprend de vigoureuses réformes dans son royaume et la plus nette est sans doute celle des missi dominici, des envoyés, en général deux, un laïc et un religieux, enquêter auprès des gouverneurs. Ils contrôlent les agents de l'Etat et l'équipe comprend généralement, un comte et un évêque étrangers au district contrôlé. Cette institution apparait sous la mairie de Charles Martel mais c'est son petit fils qui en fait l'élèment clé de l'administration du royaume. Par exemple si "un comte ne rend pas la justice dans son comté, les commissaires du roi (missi) s'installeront dans son logis, jusqu'à ce que justice soit rendue."

En 782, la Saxe connaît des heures sombres, Charles 1er rassemble les Francs au champ de Mai, aux sources de la Lippe et il ne manque à ce rendez vous que Widukind et ses * hommes. Le roi des Francs organise de manière uniforme les trois régions de la Saxe, la Westphalie, l'Angrie et l'Ostphalie. Il leur donne des chefs avec les mêmes fonctions qu'en territoire franc, mais tous sont choisis dans les principales familles saxones. Il pense que l'armée est inutile en Saxe et revient avec elle en Austrasie, mais à peine arrivé à destination, il apprend que les Sorabes (Serbes blancs), situés entre l'Elbe et la Saale ont franchit l'Elbe et se sont abattus en pillards sur les limites de la Saxe et de la Thuringe. Charles 1er se contente d'envoyer trois de ses officiers, le chambellan Adelgis, le connétable Geilon et le comte du palais Worad, à qui il commande de lever, chemin faisant, quelques scares de Francs orientaux et de Saxons pour donner la chasse aux bandes sorabes.

Mais bien avant d'arriver à la Weser, ils se trouvent en pays ennermi. Widukind revenu avec des Danois a déclenché une nouvelle révolte et des prêtres et plusieurs comtes francs sont éliminés. Les envoyés francs avancent avec précaution d'autant plus qu'ils ont moins de soldats que prévu, ne pouvant compter sur les renforts saxons. Mais bientôt, une armée de secours, formée en Austrasie les rejoint, commandée par un brillant officier, nommé Théoderic, de la famille du roi des Francs. Théoderic prend le commandement général de la campagne. L'emplacement du camp de Widuking est connu, au delà de la Weser, sur le flanc nord du mont Sunthal. Les mouvements des différents corps d'armée sont combinés, Théoderic distribue les postes aux trois premiers arrivés.

Mais ces derniers, jaloux et présomptueux, ne veulent pas se laisser frustrer par un intrus, de la victoire. Ils s'organisent pour gagner seuls la bataille. Et avant le moment convenu, lancent leurs scares à l'attaque, à bride abattue vers les retranchements des Saxons. Ce choc impétueux vient se briser contre le front de bataille de Widukind, sans entamer ses lignes profondes. Au contraire, les Saxons se déploient dans la plaine et ainsi parviennent à envelopper cette cavalerie qui n'écoutait plus aucun ordre. Les comtes et les seigneurs sont tués presque jusqu'aux derniers, les hommes désireux de venger leurs chefs, meurent sur leurs cadavres. Un petit nombre de Francs viennent annoncer le désastre au camp de Théodoric. Hormis les trois proches du roi, trois autres comtes sont parmi les morts. Théoderic retraite sans encombre. C'est une nette victoire pour Widukind.

Représentation de Widuking
Représentation de Widukind

Pour Charles, cette défaite ne peut rester sans vengeance. Les Saxons ne sont pas tous contre les Francs. Parmi l'aristocratie saxonne, apparaît un parti "pro-franc". En été, le roi des Francs a convoqué l'hériban (rassemblement de toutes les milices de la Francie) et passe le Rhin. Les Saxons préfèrent se soumettre devant la menace. Widukind est retourné dans son asile du nord. Charles convoque tous les chefs saxons à Verden (actuellement en Allemagne, Basse Saxe), et menace d'anéantir leur nation, par le fer et par le feu, s'ils ne lui livrent pas leurs compatriotes qui ont participé au "crime de Widukind". On lui en amène quatre mille cinq cents, ils sont tous jugés et exécutés le même jour, en Octobre 782, au lieu-dit Blutbecken (cour de sang). Charles 1er va hiverner à Theudone villa (actuellement Thionville en France) et la Saxe crie vengeance et entraîne dans sa colère des Frisons. Les Saxons font irruption dans la Frise où les églises sont incendiées et les prêtres éliminés ou chassés et avancent jusqu'à l'île de Batavie. Le roi des Francs apprend ces nouvelles au printemps. Il prépare dans la hâte une nouvelle campagne qui s'annonce plus sanglante que les précédentes. Mais le départ est retardé par la perte de la femme que sans doute, Charles 1er a le plus aimée. Au moment de partir, le 30 avril 783, il voit mourir dans ses bras, Hildegarde, la mère de neuf enfants dont Pépin et Ludwig. Après lui avoir rendu les honneurs funèbres, le roi des Francs traverse le Rhin sans attendre que toute l'armée franque soit rassemblée. Les Saxons se sont regroupés dans le "canton" de la Haute-Lippe, sur le mont Osnegg. "Les Saxons soutiennent l'offensive des Francs avec une sombre intrépidité" écrit l'historien Henri Martin. Le carnage est terrible, la victoire ne se dessine pas.

Le roi des Francs revient à Paderborn pour laisser aux troupes arrivant de Francie le temps de le rejoindre. Il ne reprend le combat que lorsque tous les Francs sont arrivés. Les Saxons se sont reformés sur les bords de la Hase. Une deuxième bataille a lieu et Widukind est vaincu. Mais les Francs ont payé cher cette victoire. Widukind a réussi à faire de ces Saxons des défenseurs solides du mont Osnegg, qui se sont fait hacher sur place dans les solides positions en hauteur. Mais finalement, incapables de s'y maintenir, les Saxons reculent en bon ordre, pour se reformer au bord de la Hase, au pays d'Osnabruck. Charles 1er n'insiste pas. Une autre victoire franque a lieu à Theotmalli en 783, ce lieu s'appelle maintenant Detmold. Les prisonniers saxons sont envoyés en Francie.

statue equestre de Chalemagne au Louvre
Statue équestre de Charles 1er au Louvre

Le roi des Francs s'est remarié avec Fastrada, la fille d'un comte de la Francie germanique. Il passe la Noël et Pâques à Herstal puis décide, dès que le temps le permet, de "parachever les restes de la guerre de Saxe". La Frise aussi bénéficie de la "sollicitude" de Charles 1er. Toute la Westphalie est passée par le fer et la flamme, et tout ce qu'on peut emmener, hommes et bêtes sont emportés dans la Francie. Des inondations arrêtent les Francs à la Weser et ils ne peuvent aller vers le Nord. Alors le roi des Francs passe par la Thuringe pour atteindre la Saxe orientale, et le pillage recommence accompagné d'incendies de villages proches du confluent de l'Elbe et de la Saale.

En 784, Charles 1er décide de finir la guerre saxonne et célèbre Pâques à Herstal. Il franchit le Rhin à Lippenheim avec son armée et se dirige vers la Weser en ravageant tout ce qu'il peut par le fer et la flamme. Tout ce qui peut être saisi est considéré comme butin de guerre et emmené en Francie. Le roi des Francs laisse son fils de douze ans avec une partie de l'armée pour tenir les Saxons en respect et avec le gros de l'armée, traverse la Thuringe pour entrer en Saxe orientale. Il pille et incendie les villages, puis retourne vers le Rhin et à Worms rencontre son fils lui faire le récit d'une victoire. Les Westphaliens sont rassemblés sur les rives de la Lippe, quand le jeune prince les assaille et met en déroute avec la seule cavalerie et les conseils des officiers expérimentés que lui a confié son père.

Mais aucune soumission ne suit cette victoire. Les Saxons espérant sans doute un répit jusqu'au printemps suivant, mais Charles 1er décoit leur attente en revenant en Saxe à l'entrée de l'hiver, en s'installant à Ehresbourg pour y passer la mauvaise saison et en faisant venir sa femme et ses enfants, comme pour affirmer qu'il restera en Saxe tant qu'il y aura l'ombre d'une rébellion. Jusque là, la Saxe pouvait panser ses blessures en hiver, mais à présent, toute trêve est bannie ! Il rassemble toute son armée et retourne en Saxe du côté de l'Ems. Il commence la construction d'une basilique sur l'emplacement de l'Irminsul et place une forte garnison à Ehresbourg, puis divise le reste de son armée en de nombreuses scares pour porter dans toutes les directions, la mort et l'incendie.

"Plus de feuilles qui dérobent le proscrit : les marais durcis par la glace ne le défendent plus ; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête fauve couvant ses petits." écrit l'historien Jules Michelet dans son histoire de France.

Puis l'hiver étant bien installé, il se replie sur Ehresbourg et passe pour la première fois l'hiver en territoire ennemi. Un capitulaire Des Saxons est publié qui liste toute une série de crimes dont beaucoup sont punis de mort. Il s'agit de pourchasser toutes les traces de paganisme mais le roi des Francs se garde de toucher au code civil, tout ce qui concerne le mariage, l'héritage ou les contrats, le capitulaire n'en parle pas, il ne faut pas exaspérer les Saxons! Les Frisons de l'Est se révoltent, alliés aux Saxons. En 785, Charles 1er convoque son ost au champ de mai, à Paderborn et il se rend dans le Bardengaw (le pays de Lunebourg), là, sachant que son principal ennemi est dans le nord, au Holstein, il propose et envoie des messagers saxons à Widukind, pour le persuader de "renoncer à sa perfidie et de se remettre sans crainte à la foi royale. " Ce dernier consent à abjurer des divinités impuissantes qui ne savent plus donner la victoire à leurs adorateurs et obtient du roi des Francs, toutes les conditions et sûretés qu'il demande, y compris des otages Francs qu'un envoyé de Charles 1er vient lui remettre. Le roi des Francs rentre en Francie et Widukind le rejoint en compagnie de l'officier palatin Amaluin et est baptisé avec ses rares compagnons, dans la villa royale* d'Attigny sur Aisne, en 786. Le roi des Francs sert de parrain pour le baptême de Widukind et lui offre des présents magnifiques selon la Chronique de Moissiac. Un grand nombre de Saxons sont transplantés dans la Francie.
* La résidence royale d'Attigny sur Aisne dans le département des Ardennes, en France, est construite sous le règne de Clovis II, au milieu du VIIème siècle.

Les hostilités en Saxe sont provisoirement suspendues mais une révolte éclate en Bretagne, ils refusent de payer le tribut et Charles 1er charge le sénéchal Audulf de rétablir l'ordre. Mais comme l'écrit Ermold le Noir, les Bretons refusent le combat, alors Audulf ratisse le pays, capture les gens comme le bétail, et brûle récoltes et chaumières. A la fin, une capitulation par lassitude termine la campagne sur la promesse, gagée par la livraison d'otages, ici les principaux chefs, qu'il apporte à Worms, au roi des Francs.

En Bavière, le duc Tassilon III après avoir juré fidélité et livré des otages, repart dans des complots avec les Avars, les Slaves et les Byzantins pour enlever l'Italie et la Germanie aux Francs. Prévenu du danger de cette politique par le pape Adrien, le duc persiste En 787, un plaid a lieu à Worms et le roi des Francs et ses leudes décident qu'il faut prévenir les dangereuses menées de Tassilon et trois varmées vont converger vers la Bavière. Celle venant du sud est l'armée du royaume d'Italie, avec son jeune roi Pépin, arrive par la vallée de l'Adige. Une armée vient de l'Ouest, dirigée par le roi des Francs en personne, comprend les Neustriens, les Bourguignons et les Provençaux et marche vers Augsbourg et le Lech par l'Allemanie dont les milices se joignent à l'armée. La troisière force sous les ordres du jeune prince Karl, comprend des Austrasiens, des Francs d'Outre-Rhin, des Thuringiens et même des Saxons.et se dirige vers le Danube. La guerre est évitée par la soumission du duc de Bavière, car les Bavarois n'approuvent pas les décisions de Tassilon, ils préférent une suzeraineté franque que d'être soumis aux Avars. Le duc reconnait ses fautes, livre douze otages et son fils aîné et promet de venir au plaid du printemps à Ingelheim avec les principaux de son peuple, en 788.

En 788, l'assemblée d'Ingelheim est tout à fait solennelle : tous les prélats, comtes et seigneurs des pays vassaux siègent aux côtés des grands, clercs et laïcs de la nation franque. Dès le début du plaid, les Bavarois dénoncent leur duc comme coupable de haute trahison, déclarent que Tassilon, persuadé par sa femme avait continué à envoyer des messages aux Avares depuis la remise des otages, qu'il avait engagé les vassaux du roi à conspirer contre lui et qu'il préfère perdre ses dix enfants et mourir lui même que de vivre vassal du roi des Francs. Tassilon avoue tout. Les Francs, les Bavarois, les Lombards et les Saxons et tous ceux des autres provinces assistant au plaid, le dégrade du rang d'homme de guerre et le condamne à mort, comme traître à la chrétienté, au roi et au royaume.

Mais Charles 1er, parce que Tassilon est son cousin, lui fait grâce de la vie et lui évite l'opprobre de perdre sa chevelure devant l'assemblée des Francs. Il sera tonsuré ensuite avant d'être envoyé à Jumièges. Sa femme et ses filles prennent le voile. Ses fils sont tonsurés et envoyés dans divers monastères, les seigneurs bavarois qui ont trempé dans ses complots sont condamnés à l'exil. Les Trésor ducal est réuni au trésor du roi, le duché de Bavière n'est plus, le gouvernement de la Bavière est comme en Allémanie et en Thuringe et en Saxe, partagé entre plusieurs comtes.

Malgré la déposition de Tassilon, le roi des Francs subit les conséquences de sa trahison : deux armées avares attaquent simultanément la Bavière et le Frioul tandis qu'une flotte byzantine commandée par le logothète Johannès avec le patrice de Sicile et le prince lombard Adalghis débarque en Calabre et envahit le duché de Bénévent. Aréghis vient de mourir et le pape Adrien hostile aux lombards tente de déterminer Charles 1er à priver les fils du duc de l'héritage paternel. Mais le roi des Francs ne le suit pas, il confie le duché au jeune fils d'Aréghis, Grimoald qui est retenu en otage près de lui et le charge de repoiusser les Byzantins.

C'est un choix judicieux, Grimoald n'écoute pas sa mère, soeur du prince Adalgis, il fait front commun avec le franc Whinegis et le duc lombard de Spolète, il marche à la tête de ses troupes contre son oncle et les Byzantins. Les Lombards combattent fidèlement pour le roi des Francs contre le fils de leur dernier roi (Didier). Les Byzantins sont complètement vaincus. Adalghis meurt dans le combat et le logothète est capturé et tué.

Cavaliers avars
Cavaliers avars

Les Avars n'ont pas de succès, venant de Pannonie, ils sont vaincus au Campus Hibosae, selon l'historien conteporain Loisel, en Bavière par les Bavarois soutenus par quelques troupes franques et au Frioul, c'est le jeune Pépin à la tête de Francs et d'Italiens qui les repousse. Furieux d'avoir été vaincus deux fois, les Avars récidivent en Bavière, quelques semaines plus tard. La lutte est plus acharnée mais le résultat est un échec plus franc. Beaucoup d'Avars tombent sous le glaive des Bavarois et ceux qui fuient en voulant traverser le Danube à la nage, sont nombreux à se noyer.

Un autre vassal des Francs a suivi l'exemple de Tassilon : en 787, pendant la campagne du roi des Francs dans le sud de l'Italie, Adalarik, chef vascon s'est révolté contre le gouvernement aquitain de Louis, a poussé les Wascons à la révolte, allié aux wallis arabo-berbères d'au delà des Pyrénées, il a surpris, vaincu et fait prisonnier le duc de Toulouse Chorso (appelé aussi Tersin). Le gouvernement d'Aquitaine a transigé avec Adalarik au lieu de le punir. Convoqué au plaid général du royaume d'Aquitaine à Toulouse, Adalarik a obtenu des otages en garantie de sa sûreté, et il a été traité plus en souverain étranger qu'en vassal rebelle.

Le roi des Francs doit s'occuper de cette affaire mal engagée, il convoque d'abord son fils Louis en 789 puis Adalarik à la grande réunion d'automne et prend de telles mesures en cas de résistance que le chef wascon n'ose refuser de comparaître. Il peut plaider sa cause devant les rois, est condamné et envoyé en exil perpétuel. Chorso dont l'incurie a valu un si grand déshonneur aux roi et aux Franks est destitué pour avoir participé à la rébellion des Wascons et son duché est confié "à un vaillant homme de guerre appelé Wilhelm* qui comprima les mouvements des Wascons, tant par adresse que par force", et impose la paix à cette nation turbulente, enflammée par sa victoire sur Chorso et irritée de l'exil d'Adalarik. Ce nouveau duc de Toulouse devient le principal responsable de la défense du royaume d'Aquitaine face aux Wascons et aux Arabo-Berbères d'Espagne.
* Ce Wilhelm nous est mieux connu sous le nom de Guillaume-au-Court-Nez, dans les romans de Chevalerie.

En mai 789, Charles 1er réunit son ost à Aix la Chapelle et prend la direction de l'Elbe. Pourquoi ? Les tribus slaves qui stationnent de l'autre côté du fleuve, qu'on appelle à l'époque sous le nom générique de Wendes, forment des confédérations dont les principales sont à l'Est, les Tchèkes (Bohème et Moravie) et au Nord Ouest, les Vélétabes que les chroniqueurs de l'époque vappellent les Wiltzes (Poméranie et Mecklembourg). Ces Vélétabes sont particulièrement remuants et envahissants et harcèlent les tribus plus faibles voisines. Après avoir rejeté les Sorabes entre l'Elbe et la Saal, ils se sont mis à refouler les Obodrites à l'Ouest.

Quand Charles 1er, maître de toute la Saxe est venu dans le Bardengaw, les Obodrites se sont placés sous son protectorat, mais cette soumission à l'étranger leur a valu des vexations plus nombreuses et plus dures de la part des Vélétabes. Le roi des Francs a adressé des remontrances aux Vélétabes en faveur de ses vassaux mais comme ils les ont dédaignées, il faut les appuyer par les armes. Voilà comment Charles 1er est engagé dans de nouvelles conquêtes ni prévues, ni souhaitées. Le roi des Francs franchit le Rhin près de Cologne et traverse la Saxe, recrutant au passage des contingents de Frisons, d'Obodrites et de Sorabes plus une flotte frisonne. Il jette sur l'Elbe, deux ponts garnis de tours pour faire passer les troupes, en fortifie un aux deux bouts et laisse une forte garnison. Charles 1er a donné l'ordre de tout ravager par la flamme et par le fer. Laissons parler Eghinard, un historien contemporain dans ses Annales :

"Cette nation quoique belliqueuse et se confiant en son nombre, ne put long-tems soutenir l'impétuosité de l'armée des Francs. Dès que le roi fut arrivé près de la ville de Dragwit, Wiltzan qui par l'autorité de sa vieillesse et la noblesse de sa naissance, était supérieur aux autres petits rois des Wiltzes, alla au devant de lui avec tous les siens, livra les otages qui lui sont demandés et engagea par serment sa foi au roi et aux Francs. Les autres rois et les principaux Esclavons suivirent son exemple, et se soumirent au pouvoir du roi."

Déjà maître de l'Istrie aux dépens de l'Empire byzantin, le roi d'Italie Pépin, enlève encore la Liburnie (aujourd'hui la Croatie) en 788 ou 799.

L'année 790 est singulière, aucune guerre n'a lieu dans tout le royaume des Francs. Les leudes peuvent rentrer dans leur domaines sitôt le champ de mai terminé. Mais le roi des Francs prépare une nouvelle guerre pour l'année suivante. C'est le peuple des Avars qui est visé. Ces Avars sont un peuple proto-turc qui vient de Mongolie et qui a atteint l'Europe orientale dès le VIème siècle. Une des raisons qui pousse Charles 1er dans cette aventure et l'attrait du butin accumulé pendant des siècles par ces pillards. Mais la collusion de Tassilon avec les Avars a montré que les ennemis du roi des Francs, qu'ils soient Lombards ou Bavarois trouvent refuge chez ces nouveaux Huns comme on les nomme. Il prépare soigneusement cette prochaine campagne et compte dédommager ainsi ses hommes des pénibles et stériles guerres contre les Saxons.

Le roi des Francs en 791, rassemble son ost à Regine Castra-Reganesbourg (Ratisbonne, en Allemagne actuellement, dans le Haut Palatinat). Cela prend une bonne partie de l'été, l'armée comprend des Francs, des Thuringes, des Bavarois, des Frisons et des Saxons à contre-coeur. Le but de la campagne est le Ring, camp fortifié et bien gardé, situé entre le Danube et son affluent le Theiss. Enfin en septembre l'armée s'ébranle en deux corps. Charles 1er, pour éviter toute mauvaise surprise, décide de marcher sur les deux rives du Danube. L'armée qui suivra la rive nord est commandée par le comte Théodoric, le roi commande l'armée qui prendra la rive sud et son fils Pépin, le roi d'Italie va attaquer à revers en venant du Frioul. Le jeune roi d'Aquitaine, Louis, âgé de treize années est admis au nombre des guerriers selon la coutume germanique.

Pour la première fois les Francs marchent dans la Bohéme, les Bavarois descendent le Danube sur des barques armées. Au confluent du Danube et de l'Ens, l'armée s'arrête trois jours , et le clergé qui accompagne les soldats, implore l'assistance de Jésus Christ par des processions solennelles. Puis l'armée repart. Au nord, la rivière Camp (Kamp) sépare le pays des Avars de la Bohème comme au sud l'Ens le sépare de la Bavière. L'embouchure de ces deux rivières est défendue par de grandes lignes de fortifications, de larges fossés et des haies touffues. Une attaque double est prévue simultanément au nord et au sud du Danube. La première est à l'embouchure du Camb et la seconde à Cummeoberg (Haimurg selon Eckard, Konigstadter selon Pertz). Les Avars abandonnent presque sans combat ces fortes positions et laissent la Pannonie ouverte aux armées du roi des Francs. C'est la diversion des Lombards et des Italiens du jeune Pépin qui est la cause de cette retraite précipitée. En effet, soutenus par les Slaves méridionaux soumis à la tyrannie des Avars, les Italiens et les Lombards ont poussés par la Carynthie et la Styrie, droit au coeur du pays avar. Les troupes du roi Pépin franchissent la première haie formée de troncs d'arbres et de blocs de pierre sur vingt pieds de haut et autant d'épaisseur. Il font un très grand carnage, pillent toute une nuit l'intervalle entre la première et la seconde haie concentriques et puis se retirent devant les masses qui viennent sur eux. Pendant ce temps là, les Francs et les Germains se répandaient dans la Pannonie, refoulant vers les montagnes ou les bois ou bien trainant en captivité les populations des quelques villages épars entre l'Ens et le Raab.

La campagne se termine fin octobre, sans que les neuf enceintes entourant le Ring soient forcées.

Mais les plaines de la Pannonie ne sont plus que des pâturages déserts depuis le temps d'Attila. Les Avars ne cultivent pas et ne vivent que de rapines et des tributs de leurs vassaux, et habitent concentrés autour du Ring. L'automne arrive et les pluies rendent impraticables les basses terres de Pannonie. Les chevaux périssent en masse dans ces marais fangeux. Un dixième d'entre eux survit. Il faut décider la retraite et reporte l'attaque du Ring. Charles 1er congédie l'armée et prend ses quartiers d'hiver à Regine Castra-Reganesbourg pour ne pas s'éloigner. Il fait creuser un canal entre le Rhin et le Danube et prépare une autre expédition contre les Avars.

En 792, l'ost est convoqué encore à Regine Castra-Reganesbourg mais l'armée des Francs ne repart pas en Pannonie. Que se passe t il donc ?

La campagne contre les Avars est un succès incomplet, aussi désabilisant pour le royaume qu'une véritable défaite. Cette campagne a été fatiguante et coûteuse pour les Francs comme pour les alliés. Le mécontentement est extrême parmi ces peuples obligés de dépenser leurs biens et leurs vies au profit de leurs conquérants. Quant à ces derniers, ils sont las de courir d'un bout de l'Europe à l'autre pour la gloire de leur chef ou pour des intérêts généraux qu'ils ne comprennent pas forcément. De plus, l'arrogance et l'âpreté de la reine Fastrade qui ne cessait de pousser le roi à des mesures de répression violentes ont changé la lassitude des leudes en haine et en colère.

Un complot ourdi par plusieurs parmi les premiers d'entre les Francs, prévoit d'éliminer le roi des Francs et ses fils légitimes et de mettre sur le trône, le fils aîné de Charles 1er et d'Himiltrude, prénommé Pépin. Ses demi-frères étaient rois et lui n'était rien, la dureté de sa belle-mère le jette dans les bras des conjurés. Ce complot tramé dans l'intérieur même du palais est bien près de réussir. Le roi est sauvé par l'imprudence des conjurés qui se réunissent une nuit dans l'église saint Pierre de Regine Castra-Reganesbourg pour discuter de leur projet sans vérifier que personne ne les écoute. Or un diacre lombard nommé Fardufle, entend tout, court au palais, à demi-vêtu, franchit péniblement les sept portes qui conduisent à la chambre du roi. Repoussé par les femmes de la reine qui le prennent pour un fou, il fait tant de bruit à la porte que le roi ordonne de l'introduire sur le champ.

Avant neuf heures du matin, Pépin le Bossu et ses complices sont arrêtés et traduit devant l'assemblée générale des Francs, qui condamne tous les coupables à perdre leurs biens et la vie. Mais Charles 1er fait en sorte que son fils survive. Apparemment il est "très rudement battu" par des verges puis enfermé dans l'austère couvent de Saint-Gall. Quelques coupables subissent la sentence dans toute sa rigueur, les autres sont exilés. Cela occasionne un renouvellement important chez les comtes et les évêques puisque ceux qui sont restés fidèles sont récompensés par de riches présents en or, en argent ou en soie selon la chronique de Moissac.

Une fois réglée cette crise interne, le roi des Francs envisage de reprendre sa campagne projetée contre les Avars. Les armées marchent vers ce but, un pont de bateaux est en place à Regine Castra-Reganesbourg pour rendre plus facile la communication des troupes du Nord et du Sud. Mais de sombres nouvelles bouleversent ces plans. Un corps important d'Austrasiens et de Frisons dirigé par le comte Théoderic vers la Bavière passe par la Saxe et y est taillé en pièces par les guerriers saxons qui viennent se joindre à lui. Les Saxons tout comme les Lombards ont participé à la campagne contre les Avars et tout cela pour rien! Après sept ans de résignation apparente, l'insurrection saxonne recommence. Les Saxons ne veulent plus mourir loin de la terre de leurs ancêtres.

Mais au même moment, dans le sud de l'Italie, Grimoald, duc de Bénévent, s'est révolté, écoutant les demandes des Byzantins et les poussées vers l'indépendance. Charles craint que les Lombards renversent le jeune roi d'Italie pour le remplacer par Grimoald. Le feu prend aux deux extrémités du royaume! Le roi réagit rapidement, il juge l'Italie préoccupante et envoie le jeune roi d'Aquitaine dans son royaume pour y lever vite les milices, les réunir aux troupes bourguignones et provençales et les mener en Italie pour secourir Pépin. Aucune expédition n'est envoyée en Saxe, tout au plus des tentatives de négociations sont faites car la révolte n'est pas générale. L'envoi de toures les forces du sud de la Francie en Italie atteint le but fixé par Charles 1er, la Lombardie reste ou rentre dans l'ordre carolingien, tandis que le duc de Bénévent, attaqué par Pépin et Louis, demande la paix et reconnait son suzerain.

Mais le prix à payer est cher, dans la Francie et l'Italie, les récoltes sont mauvaises et la famine sévit. L'armée en Italie en souffre cruellement. Charles 1er n'a pas beaucoup de moyens pour juguler ce fléau : fixer un tarif maximum pour le blé et le pain et interdire l'exportation de ces produits. Il ordonne de dire des messes et aux nantis (prélats et seigneurs) de jeûner trois jours et de nourrir quelques pauvres. Mais la famine dure jusqu'en 794. Des cas d'antropophagie sont signalés par les annalistes. Le roi des Francs a pris toutes les précautions :

Dès 789, le capitulaire de ce roi est un des tous premiers textes juridiques à se soucier des actes de cannibalisme :

"Si quelqu'un trompé par le diable, croit qu'une femme est une sorcière qui mange des hommes, et que pour cela il la brûle et donne sa chair à manger ou la mange lui-même, il sera puni de la peine capitale."

Les soucis continuent pour le roi des Francs, le canal prévu entre l'affluent du Danube, l'Altmühl et la Rednitz qui se jette dans le Mein, lui même affluent du Rhin, a mobilisé des milliers d'hommes et il est venu en personne surveiller les travaux. Le canal, large de trois cents pieds est creusé sur une longueur de deux milles, mais des pluies  continuelles et le terrain marécageux provoquent chaque nuit, l'effondrement des berges.

Plus grave, les trois régions de la Saxe ont ressaisi leur indépendance, chassé les comtes et le clergé, noué alliances avec les Avars, les Vélétabes et d'autres peuples slaves. Mais surtout, au moment ou la Francie méridionale a ses meilleures forces combattantes en Italie, l'Emir Hescham, fils d'Abd al-Rahman, l'Ommeyyade a réussi à réunir les Arabo-Berbères d'Espagne. Et pour canaliser l'ardeur turbulente de ces hommes, il a proclamé la guerre sainte contre le royaume des Asturies dans le nord de l'Espagne et contre celui des Francs.

Dès 791, les troupes arabo-berbères dévastent les alentours de Gironne et d'Urgel qui se sont soumis à la suzeraineté franque et en 792, elles se montrent près des ports occidentaux et font des courses dans la Wasconie du côté nord des Pyrénées. Les milices aquitaines partent tout de même vers l'Italie. L'Emir en profite pour lancer vers le royaume des Francs une armée nombreuse sous les ordres d'Abd-el-Melek. Gironne est emportée d'assaut et les habitants qu'ils soient chrétiens ou musulmans, sont massacrés. Puis les Arabo-Berbères franchissent les Pyrénées et se précipitent sur la Septimanie, pillant et ravageant tout, des montagnes jusqu'à Narbonne.

Ils prennent d'assaut les riches faubourgs de cette cité, ne s'obstinent pas sur le siège de Narbonne, mais repartent sur Karkashuna (Carcassonne dans le Languedoc). Le duc de Toulouse, Guillaume-Au-Court-Nez ainsi que les comtes des marches ont rassemblé à la hâte, les garnisons de la frontière et levé en masse la population aquitaine. La rencontre entre Abd-el-Malek et le duc de Toulouse a lieu à quelques milles vers l'Ouest de Narbonne, près du confluent de l'Aude et de l'Orbieu. La foule novice sur le champ de bataille, ne peut soutenir le choc impétueux des Arabo-Berbères et Guillaume-Au-Court-Nez, voyant ses compagnons morts ou en fuite, est forcé de céder le champ de bataille, après avoir fait des prodiges de valeur selon la chronique de Moissac. Mais même vaincu, il réussit à arrêter les vainqueurs : les Arabo-Berbères, affaiblis par cette sanglante victoire et alourdis d'un immense butin qu'ils veulent ramener chez eux, ne poussent pas plus loin l'invasion. Ils gardent les forteresses des montagnes et repassent les Pyrénées avec des milliers de captifs et suivant les traditions arabes, l'Emir de Cordoue, utilise sa part du butin à l'achèvement de la fameuse mosquée de cette cité.

Le roi des Francs quitte la Bavière où il séjourne depuis deux ans, prêt à reprendre la guerre contre les Avars. Mais ce n'est pas pour tout de suite, la guerre a reculé jusqu'à la Weser. Il quitte Ratisbonne pour Franconofurd (le gué des Franconiens, aujourd'hui Francfort sur le Main dans la Hesse en Allemagne) où il passe l'hiver. Il renvoie en Aquitaine son fils Louis qui l'a rejoint après sa campagne de Bénévent. Louis ne trouve pas la guerre en Septimanie, Les Arabo-Berbères ont subi un important revers dans les Asturies et renoncent à continuer les pillages chez les Francs. Charles 1er s'apprête à punir les Saxons et à venger la mort du comte Théoderic, mais un important débat théologique aboutit à un concile et retarde l'offensive. Des prélats d'Italie et d'Aquitaine se joignent aux évêques de Francie et de Germanie ainsi qu'aux anglo-saxons et aux deux envoyés du pape.

Il s'agit de l'adoptianisme, une doctrine qui rencontre un grand succès dans l'Espagne restée chrétienne et en Septimanie. Et pour le roi des Francs qui est le chef de la chrétienté d'Occident, ce n'est pas anodin de remettre ainsi en cause la Trinité. La doctrine de l'évêque d'Urgel et de l'archévêque de Tolède dit en substance que Jésus est Fils de Dieu par adoption du Verbe.

L'Adoptianisme est condamné et le concile de Franconofurd (aujourd'hui Francfort), s'occupe aussi de la querelle des images qui a opposé Rome et Byzance. Dans l'Empire de Constantinople, l'avènement de l'impératrice Irène provoque dans ce domaine un revirement complet, les iconoclastes sont chassés du clergé. Le pape envoie les canons du second concile de Nicée dans le royaume franc et en Angleterre pour les y faire recevoir. L'Occident admet les images comme un pieux ornement mais ne leur rend aucun culte.

Le roi des Francs se met à la tête de l'opposition à l'injonction de les adorer. Alcuin joue un grand rôle dans cette opposition qui produit un ouvrage divisé en quatre livres, nommés les livres carolins, qui réfutent les deux erreurs opposées des destructeurs et des adorateurs d'images (iconoclastes et iconodules). Le concile approuve les thèses des livres carolins. Le pape est embarassé, il fait à Charles 1er, une réponse conciliante.

basilique saint Zenon
Basilique de Saint Zenon édifiée entre 805 et 806 à Vérone sur la décision de Pépin roi d'Italie

Mais concernant les Avars, les choses ont évolué. L'invasion de 791 a laissé des traces, les différents clans se disputent violemment et l'anarchie règne. Un thudun (sorte de gouverneur) envoie des députés et de somptueux cadeaux au roi des Francs pour se donner à lui et embrasser la religion chrétienne. Les messagers sont baptisées et retournés avec de grands honneurs et de grands dons. Le roi des Francs recommande aux officiers de son fils Pépin de pousser vivement la guerre du côté de la Carinthie. Mais la mort du pape Adrien 1er distrait Charles 1er de ses préoccupations guerrières.

Le nouveau pape, Léon III, est élu par les évêques et les Grands du duché de Rome, et par les clercs et le peuple de la cité. Il envoie aussitôt au roi des Francs, "patrice des Romains", les clefs de saint-Pierrre et l'étendard de la ville de Rome en signe d'obéissance. Charles 1er, à la demande du pape, envoie Anghilbert, l'abbé de Saint-Riquier, aller recueillir les serments de fidélité des Romains à l'occasion de l'élection du nouveau pontife. La lettre du roi au pape est surprenante par le ton d'enseignement que prend l'auteur : il avertit gravement le nouveau pape de tous ses devoirs, et surtout d'empêcher la simonie.

Le plus habile et le plus hardi des capitaines francs en Italie, Heiricus, le duc de Frioul, réussit une pointe audacieuse à travers la Pannonie, avec l'aide des Slaves, passe le Danube, force les neuf cercles et emporte la plus grande partie de ce trésor des Avars.

Charles 1er commande à Pépin, roi d'Italie, d'entrer en Pannonie avec ses Francs, ses Italiens et ses Lombards, plus les Bavarois et les Alamans, et à ses deux autres fils, Karl et Louis, de reconquérir les postes tenus par les Arabos-Berbères au nord des Pyrénées. Quant au roi des Francs, il se réserve les Saxons qui nulle part n'attendent l'armée franque de pied ferme. Ils ne se défendent que par une guerre d'escarmouches et d'embuscades dans leurs marais. Le roi de Francs poursuit son système de déportation des forces vives saxones. Il reçoit des nouvelles de son fils Pépin, l'armée est en présence des Avars, réunis sous un nouveau kagan. Plus tard un second message de Pépin l'informe de la déroute des Avars et de l'entrée de Pépin dans le Ring, une partie des ennemis est taillée en pièce, d'autres se sont soumis à l'instigation du thudun qui s'apprête à se rendre, le reste a fui au delà de la Theiss.

En début d"année 797, Charles 1er part de bonne heure d'Aix la Chapelle, pressé d'en finir avec les Saxons. Mais il pense aussi aux conquêtes du nord de l'Espagne. La situation est propice, l'émir Heisham est mort le 17 avril 796 et son fils Al-Hakam lui a succédé, mais deux oncles Soliman et Abdallah s'apprêtent à lui disputer le trône.

Les troubles ont recommencé entre l'Ebre et les Pyrénées, au printemps 797, le roi des Francs reçoit à Aix la Chapelle, un chef musulman, nommé Zeidoun, qui s'est emparé du pouvoir à Barcelone et vient faire hommage à Charles 1er. Des négociations sont commencées avec les oncles de l'emir de Cordoue. Le roi des Francs tout en continuant de s'occuper de l'Espagne, va parcourir la Saxe du sud jusqu'àaux cachettes du Holstein. Il reçoit toute la nation à reddition, par serments et par otages, et publie pour la Saxe, un capitulaire plus modéré que celui de 785. Il est de retour à Aix la Chapelle avant la fin de l'été.

Charles 1er y trouve le prince Abdallah venu solliciter son aide. Le roi des Francs promet d'appuyer ses tentatives contre l'émir Hakam par une puissante diversion au nord de l'Ebre. Charles a aussi reçu un envoyé du roi des Asturies et de Galice, Alphonse. Louis, le jeune roi d'Aquitaine qui est à Aix, repart avec le prince Abdallah qui rentre en Espagne se mettre à la tête de ses partisans à Tolède. Pendant ce temps, Louis et Guillaume au Court Nez préparent la revanche de l'invasion de 793. Mais le roi des Francs a un autre danger à combattre qui vient subitement d'apparaître. Les Scandinaves ont fait quelques incursions dans les îles Britanniques et le sac du monastère de Lindisfarne en Northumbrie a stupéfait la Chrétienté. Le roi des Francs fait consolider la défense des côtes de la mer du Nord.

Northumberland
Lindsifarne est indiqué dans Holy Island près de l'Ecosse
image provenant du site http://www.ivargault.com/

Au printemps 797, le prince Abdallah soulève Tolède contre l'émir de Cordoue. Vers la fin de l'été, son frère Soliman recrute une armée pour le renforcer. Les forts tenus par les Arabo-Berbères au nord des Pyrénées ont tous été repris. Le roi des Francs ordonne au jeune roi d'Aquitaine d'attaquer Le nord de l'Espagne en passant par les deux extrémités de la chaîne montagneuse. Les sources sont peu nombreuses pour nous permettre de comprendre ce que font les troupes franques et aquitanniques en Espagne.

Heureusement les sources arabes nous apprennent que Soliman a débarqué près de Tolède, vraisemblablement à Valence ou à Denia pour éviter la cavalerie d'Arcos, de Xérès, de Sidonia et de Séville que l'émir de Cordoue a envoyée pour éviter la jonction de troupes de ses oncles. Mais les troupes de Soliman réussissent à rejoindre celles d'Abdallah. Louis d'Aquitaine envoie une armée au delà des Pyrénées comme le roi des Francs s'y est engagé. Les Francs toujours selon cette source reprennent le pays de Narbonne (le Roussillon actuel) et franchissant les Pyrénées, repoussent les chefs arabo-berbères Bouloul et Abou Thaher qui veulent leur barrer la route et prennent Gérone. Pampelune, Huesca et Lérida se soumettent ou reçoivent les Francs. Il est dit en toutes lettres dans le texte arabe que "le wali d'Huesca, Hassan, livra sa ville aux ennemis par de vils traités."

En outre, à la faveur des troubles suscités par la venue des Francs, à Barcelone, un arabe nommé Zeid s'est emparé du gouvernement de la ville. Pour gagner du temps, Zeid fait hommage de sa ville au roi des Francs. L'Emir Hakam laisse son fidèle Amrou et la majorité de ses troupes faire le siège de Tolède et à la tête des seuls cavaliers d'élite de sa garde, part combattre les Francs. Bientôt, les populations de l'Ebre s'animent et les guerriers le rejoignent à Saragosse. Impatient de punir les wali rebelles, Hakam reconquiert  Huesca et Lérida, entre dans Gérone et Barcelone. Les Francs ont refranchi les Pyrénées.

L'émir Hakam, à la fin de l'année franchit à son tour les Pyrénées et fait un raid sur la Septimanie, jusqu'aux murailles de Narbonne en décapitant tous les traîtres qu'il capture. Mais la sédition en Espagne menée par ses oncles ne lui permet pas de rester au nord des Pyrénées, il ne se débarassera de la menace de ses oncles qu'en 801. Il rentre en Espagne avec des femmes et des enfants captifs et selon les textes de riches dépouilles. L'émir reçoit de ses soldats et du peuple, le surnom d'El Modhaffer (heureux vainqueur).

Les soldats d'Aquitaine profitent de ce retour et reprennent facilement tous les postes avancés occupés par les fidèles de l'émir de ce côté ci des Pyrénées. Au printemps 798, le plaid général du royaume d'Aquitaine se tient à Toulouse. Y participent, les ambassadeurs du roi Alphonse qui jurent alliance au royaume d'Aquitaine et les envoyés du wali des ports orientaux, Bahloul qui a été battu l'année précédente par les Francs, offre paix et hommage. Une campagne a lieu en Espagne en 798 au cours de laquelle le comte Borrell prend la ville fortifiée de Vich en Catalogne et d'autres positions fortifiées moins importantes, ce qui constitue une base permanente au delà des Pyrénées. Deux comtes franco-aquitains sont désignés à la Marche d'Espagne : Rostaing à Gironne et Borrell à Caserras, Cardona et Urgel, cités dévastées par les récentes guerres et qui sont restaurées et repeuplées.

Pendant ce temps là, le roi des Francs est en Saxe. Les Saxons du Holstein se sont révoltés et les Francs qui rendent la justice ont été égorgés. Le pays entre le Bas-Elbe et le Bas-Weser suit le mouvement. Mais le châtiment est rapide et sévère. Charles 1er s'occupe personnellement de saccager le Bardengaw, tandis qu'au Holstein, les habitants se font hacher par Thrasiko et ses Obodrites qui veut venger la mort de son prédécesseur. L'insurrection du Bardengaw se termine par la déportation des seize cents Saxons les plus turbulents et les plus courageux. Le roi des Francs retourne hiverner à Aix la Chapelle et il reçoit une ambassade de l'Empire grec, venue traiter la paix avec les Francs. Il reçoit aussi une deuxième députation du roi des Asturies qui lui fait hommage d'une partie des dépouilles de Lisbonne surprise par les Galiciens. Mais les Saxons du Holstein ne sont pas soumis et la révolte se rallume incessamment comme un feu mal éteint. Charles 1er fait appel à Louis avec ce qu'il peut amener comme troupes. Il veut imposer aux Saxons le plus grand déploiement de forces possible. Mais au moment de quitter Aix la Chapelle, il reçoit des mauvaises nouvelles de Rome.

Le pape Léon III, en pleine procession, est jeté à bas de son cheval est roué de coups puis dépouillé de ses vêtements pontificaux. Les conjurés l'accusent de vices et de crimes et l'enferment dans un monastère, en attente de jugement. Il s'agit de Pascal et Campulus, les neveux du précédent pape Adrien qui veulent être pape. Mais étant parvenu, la nuit, avec un de ses chambellans, nommé Albin, à franchir le mur du monastère, Léon III est recuelli par Wiginise, le duc de Spolète qui est accouru à Rome et conduit le pape à Spolète. Sur les conseils d'Alcuin, le roi des Francs donne l'ordre de faire venir le pape dans son royaume et son fils qui revient d'une campagne victorieuse contre les Avars, l'accompagnera jusqu'à lui.

e champ de mai a lieu à Lippenheim (aujourd'hui Wesel, près du Rhin) et Charles 1er s'établit à Paderborn, et envoie son fils Karl vers l'Elbe pour recevoir la soumission de quelques Saxons du nord et traiter quelques affaires avec les Vélétabes* et les Obodrites. La Saxe est annexée. Les Vélétabes sont sous la suzeraineté franque.

La rencontre entre le pape et le roi des Francs est à Paderbon en juillet 799, ils restent à travailler jusqu'en octobre. Le pape est reconduit à Rome et restauré dans ses fonctions par les commissaires francs. La population des îles Baléares, harcelée par les Maures fait appel à Charles 1er. Les Francs sont vainqueurs des Maures qui tentent de s'emparer de Majorque. Le peuple des îles Baléares se donne au roi des Francs. Peu de temps après, le comte de la Marche de Bretagne, Guy, apporte les épées des tierns bretons révoltés et vaincus. Le wali de Huesca (Espagne) se rallie à Charles 1er.

Les premières incursions des pirates scandinaves sur les côtes de Francie se portent sur l'Aquitaine. Plusieurs endroits sont pillés dont le monastère de Saint Philibert sur l'île de Noimoutiers. Le roi des Francs fait construire une flotte avec mission de se placer avec des stations et des guetteurs, à l'embouchure des fleuves, qui de la Francie et de la Germanie se jettent dans l'océan. Il interdit la vente d'armes aux Scandinaves. Le roi des Francs se rend à Tours où Alcuin dirige une importante communauté. Pendant son séjour sur les bords de la Loire, la reine Liutgarde tombe malade et meurt le 4 juin 800, c'est la dernière épouse de Charles 1er qui revient à Aix la Chapelle. Il tient un plaid général, en août, à Mayence. Sur les conseils d'Alcuin, le roi des Francs s'est résolu à enquêter sur les accusations portées contre le pape.

Il part donc vers l'Italie cette fois ci par la Germanie méridionale et envoie son fils Pépin à la tête d'une armée, rappeler aux Bénéventins qu'ils sont vassaux du roi des Francs. Le 24 novembre 800, il est accueilli à l'entrée de la basilique de Saint Pierre. Huit jours après, il a convoqué les seigneurs francs et romains dans cette basilique pour juger l'affaire du pape et de ses ennemis. Les commissaires francs ont déjà commencés les recherches et envoyés Pascal et Campulus prisonniers en Francie. Personne ne reprend les accusations lancées contre le pontife. Mais le roi des Francs impose à Léon III un jugement par serment purgatoire (procédé typiquement germanique, utilisé par l'accusé quand aucune preuve n'est apportée à l'appui d'une accusation). Le pape jure qu'il est innocent des crimes qu'on lui impute. Il imite un de ses prédécesseurs, Pélage 1er qui s'est disculpé de cette manière. Les deux responsables de l'affront fait au pape sont condamnés à mort pour crime de lèse-majesté, ainsi que beaucoup d'autres grands de Rome comme complices. Mais Léon III intercède pour que "la vie et les membres" leur soient conservés et Charles 1er les exile seulement en Francie.

Le jour de Noël, 25 décembre 800, un événement important a lieu dans cette basilique. Lisons ce qu'écrit Eginhard :

"Le roi Karle étant entré dans l'église avec tout le peuple pour la messe solennelle de ce jour, et s'étant incliné devant l'autel pour prier, le pape Lèon lui posa une couronne sur la tête, et tous les Romains crièrent par trois fois : " A Karl, très pieux, Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur,!" Après les louanges, le pape se prosterna devant lui et l'adora, suivant la coutume des anciens empereurs. Karle fut constitué empereur des Romains par les acclamations de tous, et le pontife l'oignit de l'huile sainte, ainsi que le roi son très excellent fils (le roi d'Italie, Peppin)... Après quoi, le sérénissime seigneur empereur offrit des dons inestimables aux basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Marie-de-la-Crèche, et à la basilique du Christ, dite de Constantin." Karl le Jeune, fils aîné de Charlemagne, est couronné roi de Neustrie le même jour.

Le couronnement de Charlemagne
Le couronnement de Charlemagne
(oeuvre de la fin du VIVème siècle)

Le nouvel empereur, selon Eginhard, n'accepte ce titre qu'avec répugnance. La question mérite d'être posée, pourquoi ?

Les raisons du mécontentement de Charlemagne vis à vis de la cérémonie du couronnement de 800

Le roi des Francs sait qu'on va lui proposer d'être empereur car ce n'est pas la seule volonté du pape mais aussi des évêques et du peuple de Rome qui le veulent comme empereur et protecteur.

Les roi des Francs est certes surpris du moment choisi par le pape pour le couronner, soit après une prière devant la confession de Saint-Pierre et avant d'aller s'assoir à la place qui lui est réservée pour entendre la messe.

Voyons comment se passe habituellement la désignation d'un empereur des Romains chrétien :

- Il y a d'abord l'acclamatio, acte essentiel est primordial : acclamation par le peuple ou par l'armée.
- Il y a ensuite le coronatio, acte secondaire et facultatif : le couronnement par le patriarche.
- Il y toujours l'adoratio, puisque par l'adoration, ceux de qui l'empereur tient sa dignité se reconnaissent ses sujets.

Traditionnellement l'empereur est consacré par l'acclamatio. A Rome, en 800, Charles est empereur par le couronnement avant la messe et cela le surprend.
Bien sûr il se rend compte que les Byzantins ne vont pas accepter ce changement géopolitique. Mais c'est surtout l'énoncé des motifs qui a déterminé le choix du roi des Francs qui peut le choquer. Voyons un peu :

L'empire est vacant depuis qu'à Byzance, Irène a déposé son fils et lui a fait crever les yeux en 797 pour s'emparer du pouvoir. Le roi des Francs tient Rome, la ville des Césars; il occupe les autres villes qui furent des sièges impériaux, Ravenne et Milan en Italie, Trèves, Arles et Paris en Gaule. C'est Dieu qui l'a désigné au choix des évêques et du peuple chrétien...

Charlemagne est peu pressé de troquer son titre glorieux de roi des Francs et des Lombards qu'il doit à la valeur des armes de ses ancêtres et des siennes contre ce titre nouveau qu'il va tenir des délibérations d'une assemblée. L'acclamatio du peuple franc lui manque ! Il n'est pas devenu empereur suite à une élection, mais suite à "un voeu prononcé par des Romains et des Francs, tendant à la prise par lui du titre impérial. Charlemagne l'a accepté." Ainsi l'explique Robert Foltz

On peut lire dans les diplômes du souverain en l'année 801 que la substitution du titre de Patrice des Romains en Empereur des Romains a lieu entre le 4 mars et le 29 mai. Ce qui veut dire qu'il a finalement accepté le titre. L'empereur Charlemagne passe l'hiver à Rome pour rétablir l'ordre qui avait été "gravement troublé" en Italie. Puis il retourne en Francie et il apprend que des ambassadeurs d'Haroun ar-Rachid ben Muhammad ben al-Mansur (786 - 809), le cinquième calife abasside, sont à Pise. Charlemagne envoie vers eux, et les reçoit entre Verceil et Ivrée, avant de franchir les Alpes. L'empereur a peu de temps auparavant; décidé de renouer les relations initiées par son père avec les califes d'Orient.  Le but de Charlemagne est de protéger les chrétiens orientaux, sujets des musulmans et les pélerins qui viennent visiter le tombeau du Christ.

Malgré l'éloignement, le roi des Francs est plus connu et plus respecté des chrétiens de Syrie que l'empereur byzantin. Le patriarche de Jérusalem, a récemment envoyé à Charlemagne, l'étendard et les clefs du Saint Sépulcre, le reconnaissant comme protecteur des Lieux Saints. Les relations avec le calife se bonifient et bientôt ce dernier enverra des cadeaux qui exciteront la curiosité dans l'Empire franc, un éléphant blanc et aussi une nouveauté pour l'époque, un jeu d'échecs en ivoire.

Pendant ce temps là, la Marche d'Espagne prend corps. Le gouvernement d'Aquitaine travaille à transformer en possession effective, la suzeraineté théorique sur les villes entre les Pyrénées et l'Ebre En 800, le roi Louis intervient pour obliger les walis de Barcelone, de Lérida et de Huesca à accueillir les troupes franco-aquitaines. Il se heurte à trois refus et Zeid, le plus puissant des trois, proteste de sa fidélité mais n'ouvre pas les portes de Barcelone. Louis n'a pas de forces suffisantes pour l'attaquer, il va prendre et saccager Lérida puis ravager les alentours de Huesca. Une expédition plus importante est préparée pour l'année suivante. Mais une révolte des Vascons la retarde. Le gouvernement d'Aquitaine a établi sur le comté de Fezensac, Leuthard, fils du comte Gérard de Paris, ce qui ne convient pas aux Vascons, "ils firent périr les hommes de ce comte, les uns par le fer, les autres par le feu". La répression de cette révolte se fait selon la loi du talion, des coupables sont brûlés vifs. Puis l'armée aquitaine renforcée de milices bourguignones et provençales et d'émigrés espagnols dirigés par Béra, part de Toulouse pour mettre le siège devant Barcelone. Louis reste en deça des Pyrénées avec un corps de réserve, peut être pour calmer les Vascons tandis que le gros de l'armée conduite par Rostang, le comte de Gironne, commence le siège et le célèbre Guillaume au Court Nez, à la tête d'une division renforcée, tient la campagne entre Lérida et Tarragonnne, pour empêcher les secours qui pourraient être envoyés de Cordoue de passer.

Selon Ermold le Noir, les Arabo-Berbères se défendent avec une constance héroïque et souffrent les dernières extrémités avant de se rendre, le 3 avril 801. Zeid comptait sur l'asmais il est prissistance de l'émir de Cordoue, mais El Hakem ne tenta rien de sérieux pour sauver ses indociles sujets. Zeid  tente de traverser de nuit le camp des Francs, pour courir jusqu'à Cordoue. Les assiégés, sans ce chef intépides résistent à toutes les forces adverses rassemblées autour de Barcelone jusqu'à ce que la muraille fut ouverte en vingt endroits par les béliers. Louis choisit pour comte de Barcelone, le goth Béra avec une garnison de Goths.

Perndant ce temps là, en Italie, Grimoal III, le duc de Bénévent et ses vassaux  repoussent les efforts du roi Pépin d'Italie pour les réduire à une obéissance effective. Bénévent résiste mieux que Barcelone,  de fortes places, un pays montagneux et surtout le climat protège les Lombards du sud contre les Francs. Le roi d'Italie envoie à son père, le gouverneur de Chieti, le lombard Roselme, après l'avoir assiégé. La cité
 dans les Abruzzes est incendiée.

Ces conflits touchent des provinces éloignées, l'empereur des Francs passe deux ans (802-803) à s'occuper d'administration interne et de diplomatie avec les souverains étrangers pour la première fois. Et avec Irène, l'impératrice de Byzance, selon le chronographe grec Theophanes, une négociation curieuse s'engage. Charlemagne demande en mariage Irène pour réunir l'empire. C'est le souhait du pape de reconstituer pacifiquement l'empire romain mais ce projet méconnaît la situation à Byzance. Les Grecs qui craignent également les Francs et les Arabes sont globalement opposés au projet et Irène qui n'a pas hésité à faire périr son fils pour régner seule, n'est pas femme à se donner un maître.

Mais ce qui est certain, c'est que l'empereur franc négocie avec l'empire byzantin. Le patrice Léon qui est le chef de l'ambassade grecque ramène une bonne nouvelle à Constantinople, Charlemagne ne parle pas de guerre avec Byzance, tout ce qu'il revendique c'est Bénévent. Or le maintien de Bénévent dans l'orbite byzantine coûte plus cher que ce qu'il rapporte, donc on peut négocier. Le roi des Francs a déjà assez d'ennemis à l'Ouest et voilà les Vikings qui apparaissent sur les côtes ! Ses bonnes relations avec Haroun al Rachid ne résisteront pas s'ils sont voisins.


Une ambassade franque menée par le comte Helgaud et Jessé, l'évêque d'Amiens, part en avril 802, pour suivre les négociations à Byzance. Peut être a-t-on parlé d'un mariage par procuration des deux veufs pour consacrer l'alliance nouvelle et conforter la paix ? Fin octobre, l'impératrice de Byzance, Irène est déposée par les grands fonctionnaires civils. Nicéphore, le grand logothète (surintendant des finances), est proclamé empereur.

En 803, Charlemagne tient une diète à Salz en Franconie et convoque tous les seigneurs saxons pour aboutir enfin au traité de paix entre les deux peuples. L'empereur franc insiste pour intégrer à l'empire, les nations germaniques. Il leur assure les mêmes droits qu'ont les Francs et leur promet de respecter leurs anciennes lois et coutumes. Mais en échange, il exige qu'ils embrassent la foi chrétienne, qu'ils reconnaissent le roi des Francs pour souverain, qu'ils s'engagent au service de l'ost et qu'ils payent, non pas des tributs à lii-même, mais la dîme à l'église. Il reçoit à Salz une ambassade de l'empereur byzantin Nicéphore 1er. L'empereur franc leur remet un projet de traité de paix.

La guerre continue dans le sud de l'Italie, Pépin, roi d'Italie, s'empare de la ville d'Ortona dans les Abruzzes et force la place de Lucera dans les Pouilles à se rendre, après un long siège Il en confie la garde au duc de Spolète, Winigis, Mais quand Pépin se retire, Grimoald, le duc de Bénévent, emporte Lucera d'assaut, malgré une bonne résistance. Le duc de Spolète est fait prisonnier. L'empereur grec, Nicéphore 1er , conclut un traité de paix avec les Francs. L'Istrie, la Liburnie* et la Dalmatie restent à Charlemagne, sans les places maritimes. Venise, déjà bien placée par son commerce avec l'Orient, reste à peu près libre sous la souveraineté nominale de Byzance.
*La Liburnie est une ancienne région au sud de la péninsule d'Istrie, le long de la côte Adriatique, dans ce qui est aujourd'hui, la Croatie.

Pour lutter contre la féodalité naissante, l'empereur des Francs décide au synode d'octobre 802, à Aix la Chapelle, de faire prêter serment en tant que César, à tout homme, ecclésiastique ou laïc, qui lui avait promis fidélité en tant que roi, et surtout, que ceux qui n'avaient point fait cette promesse, la fassent tous à partir de douze ans. Ce serment commence par ces mots :

"Je jure que, de ce jour en avant, je serai fidèle au très- pieux empereur Karle, purement, sans fraude ni mauvaise intention, et pour l'honneur de son royaume, comme par droit doit être un homme envers son seigneur..."

Jusqu'alors, les rois francs n'avaient jamais reçus de serments de leurs arrière-vassaux, ni des propriétaires indépendants. Charlemagne, par cette nouvelle procédure, se rattache directement tous les hommes libres et assimile les devoirs de tout sujet de l'Empire envers le monarque aux devoirs du vassal envers son seigneur. Les missi dominici sont chargés de recueillir les serments.

Les Avares se révoltent, les comtes francs, Gontrand et Catalo sont tués au combat. L'empereur franc envoie des expéditions depuis la Bavière où il se déplace. La Pannonie est ravagée, les Francs font de nombreux prisonniers et déciment la noblesse avare. Le Tudun se soumet en octobre 803.

La modération que Charlemagne montrait depuis quelques années envers la Saxe, s'arrête en 804. Les populations du Nord, vers les côtes de la mer du Nord et dans les marais du Bas-Weser et du Bas-Elbe, s'agitent et l'attitude du Danemark devient franchement hostile. Relisons Eghinard :

"L'été venu, l'empereur mena l'armée des Franks en Saxe , et dépêcha ses scares dans la Wigmodie, le Holstein et le Rosegaw, pour tirer ce peuple hors de son pays. Il fit mourir quelques-uns des Saxons, enleva dix mille hommes de ceux qui habitaient les deux rives de l'Elbe, avec leurs femmes etleurs enfants, les distribua en beaucoup de lieux de la Gaule et de la Germanie, et donna le pays d'au-delà de l'Elbe aux Obodrites. Ainsi finit cette guerre qui s'était prolongée pendant tant d'années."

En 803, au plaid d'automne, un incident montre comment cette société fonctionne. Voilà les faits :
Une pétition est présentée à l'empereur, au nom du peuple, pour que les évêques n'aillent plus à la guerre. Ils ont continué à le faire malgré les capitulaires et les canons*. Les prélats embarassent bien plus qu'ils ne servent à l'armée ; une partie des troupes sont obligées de rester inactives pour veiller à leur sûreté, et, si un d'entre eux venait à être blessé, pris ou tué, une terreur superstitieuse s'emparait des soldats et glaçait leur courage. L'empereur est bien d'accord avec les gens de guerre, auteurs de cette pétition, pour les écarter des expéditions militaires. Mais les prélats craignent de tomber dans le mépris des Francs, si ils ne se montrent plus dans les camps, à la tête de leurs vassaux et de voir les biens ecclésiastiques envahis et pillés comme autrefois. Les grands laïcs sont obligés de rassurer les gens d'église par des serments terribles : ils jurent devant Dieu et les anges qu'ils n'ont pas "ces intentions sacrilèges et dignes d'anathème". L'empereur ratifie cette pétition et tient la main un peu plus sévèrement à son exécution qu'il ne l'a fait pour les précédents capitulaires.

L'empereur des Francs crée en 804 une marche de l'Est (Ostmark) qui deviendra l'Autriche, pour contenir les Tchèques et les Moraves et c'est le comte Werner qui en est nommé responsable. Le pape vient en hiver chez l'empereur franc. Il est reçu à Reims, passe la Noël à Querzy puis se déplace à Aix la Chapelle. Cette visite de Léon III est sans doute en relation avec les troubles de Venise qui opposent les tenants de l'indépendance aux officiers de l'empire d'Orient. Maurizio Galbaio, le fils du huitième doge de Venise, a récemment, précipité du haut d'une tour, le patriarche de Grado, Giovanni IV. Charlemagne qui n'est pas encore accepté comme empereur par les Byzantins, voit là, un moyen d'obliger l'empereur Nicéphore 1er. Et l'hiver suivant, le roi d'Italie, Pépin, annexe la Vénétie et l'Istrie aux dépens de Byzance.

L'empereur des Francs n'aime pas Venise qui s'enrichit par le commmerce des esclaves. Il dispose d'un parti pro-franc et du patriarche qui vient d'être éliminé en 802. Son neveu Fortunato da Trieste est élu patriarche de Grado et poursuit la lutte de son oncle contre le doge.

Le même hiver, Charlemagne reçoit la visite du chef qui commande aux restes des Avars refoulés vers la Theyss. Il vient implorer un asile pour les siens et demande qu'on lui permette de s'établir dans la Basse-Pannonie, parce qu'il ne peut tenir dans leur demeure actuelle en raison des incursions des Slaves Bohémiens. Ce kagan se nomme Theodore et s'est converti au christianisme. L'empereur des Francs accorde la requête et envoie des messages aux Bohémiens les invitant à laisser les Avars en repos. Mais Théodore étant mort, son successeur vient rencontrer Charlemagne pour recevoir des Francs, les honneurs anciennement attachés à la dignité de kagan. Les Bohémiens continuent sans doute leurs attaques car l'installation des Avars au bord du Danube est accompagnée d'une vigoureuse attaque par les Francs, contre les Bohémiens soutenus par les Vélétabes.

Trois corps d'armées de Francs, de Saxons et de Bavarois, traversent la forêt Hercynienne et les monts Sudètes et convergent au coeur de la Bohème, sur l'Eger, tandis qu'un quatrième corps, remonte l'Elbe par bateau jusqu'à Magdebourg, ravageant le pays des autres Slaves rebelles. Le prince Karl défait complètement les Bohémiens, leur chef périt les armes à la main, Le prince de Linnes (Linones) livre ses fils en otages. Karle revien triomphant, présenter les dépouilles des vaincus à son père dans les Vosges où l'empereur passe la saison de la chasse nous dit la chronique de Moissac. L'empire franc souffre beaucoup de la disette en cette année 805, Charlemagne interdit toute vente de nourriture à destination d'un pays étranger. Il ordonne que l'on vende le blé à bas prix et que chacun tâche de nourrir ses gens. Peu après Noël 805, les deux ducs des Vénitiens et Paul le duc de Zara ainsi que Donat l'évêque de Zara viennent porter à l'empereur franc de riches présents, ils viennent reconnaître l'autorité de Charlemagne et implorer la protection contre l'empereur grec Nicéphore.

En février 806, à la diète de Thionville, l'empereur partage son empire à la manière franque. Il craint tellement qu'après sa mort ses fils se fassent la guerre pour des provinces mal définies. Il a convoqué ses trois fils aînés appelés à lui succéder plus tous les Grands de l'Empire. La charte de partage est même envoyée au pape par le truchement d'Eginhard. Au plus jeune, Louis, le royaume d'Aquitaine augmenté du Nivernais, de l'Avallonais, de l'Auxois, Chalons, Macon, Lyon, la Savoie avec la Tarentaise, la Maurienne, le Mont-Cenis et le val de Suze jusqu'aux Cluses, la Burgondie méridionale et la Provence.

Pépin aura l'Italie plus la Bavière sauf deux cités situées au nord du Danube, la partie de l'Allamanie au sud de ce fleuve et tout ce qui est à l'est du haut Rhin avec Coire et le Thurgaw. Tout le reste sera pour Karle de telle sorte qu'en cas de besoin, Louis comme Karle puisse porter secours à Pepin en Italie, Louis par le val de Suse et Karle , par la vallée d'Aoste qui fait partie de son lot. Le partage est différent des précédents mérovingiens, les affinités de moeurs entre les populations, les convenances géographiques sont respectées : la moitié méridionale de la Gaule, si rétive au joug du nord, forme un royaume gallo-romain. Les deux régions de la Gaule septentrionale, la Neustrie et l'Austrasie, avec les pagi les moins romains de la Bourgogne, composent la Francie, le traditionnel royaume des Francs, sans parler des provinces d'outre-Rhin. Un acte de ce partage est dressé, tous les Grands le confirment par serment. L'acte rédigé de partage, est envoyé au pape par le truchement d'Eginhard. Le texte de cet acte daté du 11 des ides de février est dans les Annales de Wirzbourg.

Dès la fin de la diète de Thionville, les hostilités reprennent avec les Slaves. Le prince Karle traverse la Saale et attaque les Sorabes, les vainc, tue leur principal chef et force les autres à se soumettre, tandis que les Allamans, les Bavarois et les Burgondes entrent en Bohème et la dévastent sans rencontrer une grande résistance. Le prince Karle contraint les Slaves à construire deux forteresses destinées à les surveiller, l'une sur la Saale, l'autre sur l'Elbe. Le roi Pépin envoie une flotte en Corse pour la protéger des ravages faits par les Maures, c'est un succès. La flotte d'Athacan met d'abord le cap sur la Sardaigne pour y chercher des esclaves, mais les Sardes prévenus de leur arrivée, s'arment et vont au devant des assaillants. Une sanglante bataille a lieu et les assaillants sont battus avec trois mille pertes. Après cette défaite, ils repartent vers la Corse et trouvent la flotte franque commandée par le connétable Burcard qui les attaque aussitôt. La flotte assaillante doit fuir vers les ports d'Espagne, ayant perdu 13 navires et beaucoup de monde. Ce combat est placé en 806 par Eginhard et en 805 par Mariana.

De son côté, le jeune roi Louis réprime une révolte des Wascons et emmène son armée de l'autre côté des Pyrénées et soumet Pampelune et la Navarre qui n'obéissent plus aux walis arabo-berbères. L'empereur de Byzance, Nicéphore 1er n'apprécie pas la perte de Venise, il envoie une flotte dans l'Adriatique en janvier 807. Des négociations s'engagent entre les Francs et les Grecs commandés par le patrice Nicétas et n'aboutissent pas. Selon Eginhard, il est convenu entre les deux empereurs que les deux Pannonies, l'Istrie, la Vénétie, la Liburnie et la Dalmatie appartiennent à l'empereur franc et que les villes maritimes de ces provinces restent sous l'obéissance de l'Empire d'Orient.

En début d'année 807, Charlemagne reçoit l'ambassade d'Haroun ar-Rachid ben Muhammad ben al-Mansur, le calife abbasside de Bagdad, conduite par l'émir Abdallah. Il est accompagné par l'abbé du mont des Oliviers et d'un autre moine de Jérusalem. Il apporte des tentes de lin teintes d'éblouissantes couleurs, des vêtements de soie, des parfums, du baume, diverses sortes de médicaments. Il y a aussi, une horloge mécanique en bronze doré dont le carillon et les personnages mouvants émerveillent la cour d'Aix la Chapelle. Le calife aurait reconnun un droit de protection des lieux saints à Charlemagne.

Mais quand les envoyés du calife se sentent à l'aise auprès de l'empereur franc, après sans doute quelques coupes de vin, ils lui disent ces paroles singulières :
"Votre puissance est grande assurément, mais beaucoup moindre toutefois que la renommée ne le publie dans les royaumes d'Orient." Charlemagne, répond en dissimulant son indignation :
"Et pourquoi, mes enfants, parlez vous de la sorte ?"
Et ils lui racontent tout ce qui leur est arrivé depuis qu'ils sont arrivés au-delà de la mer :
"Les grands de ces contrées, à ce qu'il nous semble, ne se soucient point assez de vous, si ce n'est en votre présence ; car lorsque nous les sollicitons de nous témoigner quelque bienveillance pour l'amour de vous, ils nous congédient sans nous entendre et les mains vides (ou à jeun).

Alors l'empereur des Francs dépouille de leurs dignités les comtes et abbés chez qui  les ambassadeurs sont passés. Les évêques sont condamnés à d'énormes amendes et les envoyés du calife sont reconduits avec toute sorte de soins et d'honneurs. Il envoie en retour au calife des ambassadeurs pour lui présenter des chevaux et des mulets d'Espagne, des draps de Frise blancs, écarlates ou bleus, et des chiens de Germanie, hardis, agiles et propres à chasser le lion et le tigre;

En 808, la guerre se rallume dans le nord, Godefrid, le roi des Danois, intervient sur le territoire des Obodrites, alliés des Francs et l'envahit. A ce signal, les autres peuples slaves du nord, les Vélétabes, les Linnes et les Smeldings partent en guerre contre le peuple qui trahit la cause commune de la Slavonie. L'empereur des Francs, déjà impliqué en Espagne et en Italie envoie son fils Karl mais sans résultats probants. Thrasiko, le chef principal des Obodrites est chassé de ses domaines, et assassiné sur ordre de Godefrid, un autre chef, nommé Godelaïb ou Gottlaw, est pris et pendu, il reste un chef Obodrites fidèle à l'alliance avec les Francs, nommé Slaomir. Après de sanglants combats, la majorité des Obodrites se reconnaissent vassaux du roi danois. Mais la résistance de Thrasiko a été si vigoureuse que Godefrid a perdu beaucoup de soldats et qu'il n'attend pas l'armée franque qui arrive vers lui des bords du Rhin, il rentre au Danemark. Le prince Karle jette un pont sur l'Elbe et attaque les Linnes. Mais toutes les forces de la coalition slave sont réunies et Karle perd beaucoup de soldats. Charlemagne ordonne de construire, sur la rive droite de l'Elbe, deux nouvelles forteresses contre les Slaves. A présent l'empereur réside toute l'année à Aix la Chapelle.

Le roi Godefrid prend des mesures énergiques pour mettre à l'abri d'une invasion franque, la presqu'île du Jutland. Il fait détruire le port marchand de Rerik, sur la mer du Nord, qui servait d'entrepôt pour le commerce des Anglo-Saxons avec les populations de la Baltique et rapportait des droits de transit considérables, et le reconstruit sur la mer Baltique à Sliesthorp. Puis il coupe toute l'extrémité méridionale de la péninsule par une levée de terre dont la rivière l'Eyder sert de fossé. Une seule porte est percée dans ce Danewirk, capable de laisser passer les chariots et les cavaliers.

La guerre reprend en Germanie, en Italie et en Espagne. Le traité signé avec l'empereur byzantin Nicéphore est rompu dès 806, par les intrigues des Vénitiens qui ne veulent pas d'un accord entre les deux empereurs, préjudiciable à leur volonté d'indépendance. Les Byzantins, du fond des lagunes de Venise ou des ports de Sicile, lancent des escadres contre les ports de l'Italie franque. Battus devant Comacchio, ils pillent Populonium sur la côte toscane, les Francs et les Italiens attaquent Venise par terre et par mer et forcent les doges à se rendre. Les Francs menacent les côtes de Dalmatie mais ils sont repoussés par une flotte byzantine en 810. Le roi Pépin meurt le 8 juillet, il a trente trois ans.

En Espagne, la lente progression des Francs continue, malgré quelques reculs. Ainsi en 808, le roi d'Aquitaine Louis, prend la cité de Tarragone, met le siège devant Tortosa et doit refluer sur Barcelone devant l'attaque du fils de l'émir de Cordoue. En 809, un nouveau raid des Aquitains suivi d'un nouveau siège de Tortosa ne donne pas de résultat. La Corse est en grande partie occupée par les Arabo-Berbères, les Francs n'ont pas laissé de garnisons. Mais en 810, une ambassade, venue de Cordoue se présente à Aix la Chapelle et annonce que l'émir accepte de négocier un traté de paix reconnaissant l'autorité franque sur les terres au nord de l'Ebre.

Cette nouvelle est appréciée car au nord de l'empire, les Danois sont menaçants. Des pourparlers de paix sont engagés entre Francs et Danois, à Badenfliet en 809, mais ils n'aboutissent pas. Une campagne contre les Slaves Wilzes a lieu. L'année suivante alors que Charlemagne prépare une expédition contre le Danemark et a fait construire une ville nouvelle à Esselfeld sur la Sture, en juin, Godefrid se présente devant les côtes frisones avec une flotte de 200 navires. Les Danois ont ravagé les îles de la côte, ils sont vainqueurs trois fois des Frisons mobilisés en hâte et Godefrid leur impose une lourde rançon dont une partie à verser tout de suite : cent livres d'argent ! Puis les Danois reprennent le large et retournent dans leur pays. L'empereur des Francs, mobilise ses troupes et marche contre les Danois. Godefrid renforce le Danewirke mais il est assassiné. Charlemagne marche jusqu'au confluent de l'Aller et de la Weser puis il s'arrête. Le Danemark est en proie à une guerre civile et l'Empereur franc pense que l'offensive n'est plus nécessaire. Cette année 811, Charlemagne a la douleur de perdre son fils aîné Karle, le 4 décembre, âgé de trente neuf ans et Pépin le Bossu. Louis reste seul héritier.

L'empire franc profite de l'abandon par les Danois des Linnes et des Vélétabes pour, en deux campagnes, en 811 et 812, les faire redevenir vassaux de Charlemagne. En Espagne, la guerre a repris avec l'émirat de Cordoue malgré le traité signé en 810. La cause en est l'appétit des Arabo-Berbères pour les îles de Corse, de Sardaigne et des Baléares. Tortosa est assiégé pour la troisième fois et le wali capitule et offre les clefs de la ville au roi Louis en signe de soumission. En 812, le roi d'Aquitaine a un autre souci, les Wascons du côté nord des Pyrénées se sont révoltés avec le soutien des Wascons des hautes vallées et du côté sud des montagnes qui n'obéissent plus ni aux Francs ni aux Arabo-Berbères. Le roi Louisn marche sur Dax et convoque les chefs des Wascons. Mais ils refusent de venir, le roi d'Aquitaine saccage alors les vallées basques, franchit les Pyrénées et "régla tout à son gré, tant à Pampelune que dans les lieux voisins".

Mais, au retour par le col de Roncesvalles (Roncevaux), les Vascons veulent renouveler leur victoire de 778. Les Francs y ont pensé aussi, ils fouillent les vallées voisines, capturent et éliminent un des chefs des rebelles et pour passer sans encombre le col, capturent aussi une foule de femmes et d'enfants et les font marcher dans leurs rangs, "jusqu'à ce qu'on fût arrivé là où la fraude des Wascons ne pouvait plus nuire au roi ni à l'armée.". Mais les flottes arabes et maures, pendant ce temps là, menacent les côtes italiennes. Charlemagne a envoyé son petit-fils Bernard* et son cousin Wala pour protéger les côtes que le pape a mis en état de défense. Une flotte arabo-berbère est coulée près de la Sardaigne, mais une autre flotte opère un pillage en Corse. La trêve avec l'émir de Cordoue est prolongée pour trois ans à la fin de 812.
Bernard est le fils de Pépin, roi d'Italie.

A Byzance, l'empereur Nicéphore est mort au combat contre les Bulgares et son successeur, Michel 1er, envoie des ambassadeurs à Aix la Chapelle en 812, qui saluent l'empereur franc du titre de Basileus, l'équivalent grec d'imperator en latin. Le traité convenu avec Nicéphore est confirmé, Venise, la Vénétie, L'Istrie et la Dalmatie sont à Byzance qui reconnait l'Empire d'Occident. Même le duc de Bénévent a traité avec Charlemagne et payé vingt cinq mille sous d'or de tribut.


Mais le vieil empereur ne craint que les Scandinaves et la sanglante guerre civile qui a affecté le Danemark, a désigné un vainqueur qui, affaibli, ratifie le pacte signé par le fils défunt du roi Gofefrid avec l'empereur des Francs. Il faut dire que Charlemagne a préparé ces dernières années les côtes de son empire à commencer par le nord-ouest de la Francie, qu'il a personnellement inspecté en 811 et 812. L'empereur franc s'est rendu à Boulogne pour constater les navires dont il a ordonné la construction en 810. Il a fait restaurer le phare et allume un feu nocturne à son sommet. Il va ensuite sur les bords de l'Escaut, à Gand où des navires sont aussi construits.

le couronnement de Louis le pieux
Le couronnement de Louis le Pieux
source wikipedia

L'année 813 est celle des conciles pour la réforme du clergé, à Mayence, à Reims, à Tours, à Chalons et à Arles. Les décrets de ces conciles du printemps sont envoyés à l'empereur qui les fait comparer dans un concile d'automne se tenant à Aix la Chapelle. Celui de Tours prescrit que chaque évêque ait des homélies en langue romane de la campagne et en langue tudesque, ce qui signifie que le latin n'est plus compris ni parlé par le peuple. Le concile d'Aix la Chapelle se termine par une cérémonie solennelle. L'empereur des Francs a appelé son fils Louis et l'a gardé tout l'été à Aix la Chapelle. Il rassemble le 11 septembre 813, tous les Grands, laïcs et religieux, en une Assemblée Générale et leur demande à tous s'il leur plait qu'il transmette son titre d'empereur à son fils Louis. Les Grands acclament le roi d'Aquitaine et Charlemagne couronne lui même son fils. Puis il ordonne que son petit-fils Bernard soit roi d'Italie.

L'empereur des Francs passe la fin de l'automne à chasser dans les Ardennes, comme il en a l'habitude, mais ses forces déclinent peu à peu. Le 28 janvier 814, Charlemagne meurt d'une pleurésie.


L'armée des Carolingiens

Nous constatons que depuis que Charles Martel est le maître de la Francie, les guerres dans lesquelles sont impliqués les Francs contre un autre peuple sont généralement remportées par les Carolingiens, ce qui a pour conséquence une dilatation du royaume.

carte de l'empire de Charlemagne en 814
Carte de l'empire de Charlemagne (extensions depuis Charles Martel)
origine www2c.ac.lille.fr

Pourquoi cette suprématie qui fait penser au début de l'empire romain ?

D'abord l'organisation qui est meilleure que sous les Mérovingiens. Comme les hommes vont à la guerre en s'équipant selon leurs moyens, on verra les nobles et les propriétaires essentiellement et puis une partie des tout petits cultivateurs qui se mettent à plusieurs pour équiper le plus apte. C'est que partir à la guerre coûte cher. L'armure qui avait disparu avec les derniers légionnaires reparait sur les champs de bataille sous la forme de la broigne. Sur l'étoffe, on place des pièces de métal de diverses formes, rectangulaires, écailles ou anneaux. Les Normands portent aussi la broigne. Les cavaliers sont recrutés parmi les hommes les plus riches. Comme les distances sont grandes dans le royaume, les réquisitions sont déterminées géographiquement, ainsi, les Francs qui combattent les Saxons viennent surtout d'Austrasie.

L'économie carolingienne connaît une embellie due au climat. Sous les Mérovingiens le temps est très humide et froid, cela est mauvais pour les récoltes. Au VIIIème siècle, le temps s'améliore et la paix intérieure aidant, la population s'accroît. Si bien qu'on cultive de plus en plus d'espace et Charlemagne se sent obligé de recommander de ne pas trop défricher les forêts, signe qu'on est prêt à cultiver sur ce qui était boisé. Donc il y a plus d'hommes et on les utilise à bon escient.

Enfin, les soldats carolingiens sont bien équipés. Et ce n'est pas un problème de fournir des armes à cinquante ou cent mille combattants ! La fabrication des lames a bénéficié du savoir-faire germanique et la responsabilité des comtes sur leurs vassaux et arrière vassaux garantit un bon recrutement. On voit même les prélats participer aux campagnes extérieures ou bien défendre leur ville contre des raids arabo-berbères. On utilise encore la francisque, mais l'épée, de bonne facture, se généralise. Toutefois la cavalerie prend une place importante depuis Charles Martel et les cavaliers utilisent surtout la lance.

Cavalerie carolingienne au IXème siècle
Cavalerie carolingienne (IXème siècle)
origine wikipedia